Il y eut un long silence; je ne sais quelle lutte se passa en lui entre la nature et la grâce; mais ses yeux brillaient d'un éclat singulier, et des ombres étranges passaient sur sa figure. Il dit enfin:

«Je vous ai déjà prouvé qu'il était impossible à une femme de votre âge de suivre un homme du mien, sans que tous deux soient unis par le mariage. Je vous l'ai prouvé d'une telle manière, que je ne pensais pas vous entendre jamais faire de nouveau allusion à ce projet, et je regrette de vous voir parler ainsi.»

Je l'interrompis; tout ce qui ressemblait à un reproche me donnait courage.

«Saint-John, dis-je, soyez raisonnable; car dans ce moment-ci vous déraisonnez. Vous prétendez être choqué par ce que je vous ai dit; mais vous ne l'êtes pas réellement: car, avec votre esprit supérieur, vous ne pouvez pas vous méprendre sur mon intention. Je le répète, je serai votre vicaire, si vous le désirez, jamais votre femme.»

Il devint de nouveau mortellement pâle; mais il réprima encore sa colère et me répondit emphatiquement, mais avec calme:

«Je ne puis pas accepter qu'une femme qui n'est pas à moi m'aider dans ma mission. Il paraît que vous ne pouvez pas vous accorder avec moi; mais si vous êtes sincère dans votre offre, pendant que je serai à la ville, je parlerai à un missionnaire marié, dont la femme a besoin de quelqu'un pour l'aider. Votre fortune personnelle vous rendra inutiles les secours de la société, et ainsi vous n'aurez pas la honte de manquer à votre parole et de déserter l'armée dans laquelle vous vous étiez engagée à vous enrôler.

Je n'avais jamais fait aucune promesse formelle; je n'avais jamais pris aucun engagement; aussi ce langage me parut-il trop dur et trop despotique. Je répondis:

«Il n'y a ici ni honte, ni promesse brisée, ni désertion; je ne suis nullement forcée d'aller aux Indes, surtout avec des étrangers. Avec vous j'aurais beaucoup tenté, parce que je vous admire, que j'ai confiance en vous et que je vous aime comme une soeur; mais je suis convaincue que n'importe avec qui j'aille dans ce pays, je ne pourrai pas y vivre longtemps.

— Ah! vous avez peur pour vous, dit-il en relevant sa lèvre.

— C'est vrai. Dieu ne m'a pas donné la vie pour que je la perde; je commence à croire que ce que vous me demandez équivaut à un suicide; d'ailleurs, avant de quitter l'Angleterre pour toujours, je veux m'assurer que je ne serai pas plus utile en y restant qu'en partant.