Victoria tremblait de tous ses membres en s'en allant; une sorte de crainte horrible à l'aperçu du caractère inexplicable du maure, la tenait tellement, qu'elle n'osait plus le presser: l'œil de cet homme brillait comme des étoiles à travers un nuage, et il la poursuivit jusqu'à ce qu'elle eut fermé sa porte, ce qu'elle fit sur le champ.

Ses doutes, ses espérances, se balançaient; mais la dernière parole du maure la tranquillisait, car il ne l'avait jamais trompée. Cependant l'obscurité de son langage l'étonnait souvent, et cette fois, surtout, il la laissait dans l'incertitude de ce qu'allait devenir le corps du Comte. Enfin, elle passa le reste de la nuit à attendre un résultat douteux.

Ah! que Victoria recevait bien en ce moment le salaire trop juste, dû à un être aussi coupable!

Le jour n'était pas encore avancé, lorsqu'un bruit extraordinaire et une confusion de voix se firent entendre dans le château. Sa conscience l'empêcha d'en demander la cause: presque morte de pour, elle attendit qu'on vint l'instruire de ce qui excitait ce bruit. Une sueur froide découlait de son front, et sa langue était glacée. Enfin, on frappa violemment à sa porte; son sang s'arrêta; une pâleur mortelle la saisit: on frappa plus fort. Plus morte que vive, Victoria se traîna vers la porte pour ouvrir. Plusieurs personnes et domestiques entrèrent chez elle en foule. La terreur la plus grande s'exprimait sur leurs traits, et deux ou trois prononcèrent avec volubilité ces mots: on a enlevé le corps de monseigneur le comte.


[CHAPITRE VII.]

Cet événement répandit la consternation dans tout le château; et pendant ce tems, Victoria cachait avec soin ce qu'elle en soupçonnait sous une apparence de surprise extrême.—Oh! charmant Zofloya, s'écriait-elle étant seule, tu avais bien raison de dire que ceux qui verraient le corps du comte y reconnaîtraient la cause de sa mort, parce que tu avais décidé que personne ne le verrait jamais. Non, homme aimable, je ne formerai plus le moindre doute sur toi maintenant, ni ne craindrai rien davantage, car cette circonstance me prouve que ta prudence et ta sagesse sont également profondes.

Après s'être ainsi félicitée de se voir dérobée au danger, Victoria réfléchit sur cette disparition soudaine du corps. Où, dans quel lieu avait-il été transporté? sans doute dans quelqu'abîme sans fond, ou un torrent l'avait englouti pour toujours. Elle s'alambiqua l'esprit à ce sujet; mais comme l'essentiel était qu'il fût totalement disparu, elle n'y songea plus, et heureuse de se voir à l'abri du soupçon, elle resta tranquille.

Quelqu'étranges et terribles que soient les choses à l'instant où elles arrivent, l'effet s'en affaiblit avec le tems, et bientôt des circonstances plus rapprochées en tiennent la place. Aussi, plusieurs semaines s'étant passées, tous ceux qui étaient attachés au comte sentirent leur douleur s'amoindrir par degrés. Une tristesse plus calme dura encore un peu, et laissa dans les esprits une certaine idée que quelque jour il y aurait une catastrophe horrible dans le château, et qu'elle serait suivie d'une découverte miraculeuse au sujet de l'enlèvement du corps du comte de Bérenza.

Henriquez était celui que cette mort affectait le plus. Aussi en conserva-t-il une mélancolie noire, que rien, pas même la vue de sa petite amie, ne pouvait dissiper. Le château lui devenait un séjour insupportable, et la présence de Victoria le lui était encore plus. Il pensa à quitter ce séjour, et même l'Italie, pour aller dans quelque climat lointain, où le souvenir de sa peine ne l'assiégerait pas autant qu'il le ferait au lieu où il était.