Cependant, le tems approchait où la tendre Lilla allait se trouver quitte de ses devoirs sacrés; aussi se décida-t-il à rester jusqu'à cette époque; car, en s'éloignant du château, il savait que la décence l'empêcherait d'en faire autant, et qu'elle demeurerait toujours avec Victoria; conséquemment il se fût privé de la voir aussi souvent.

Mais cet attachement profond des deux jeunes gens, quels obstacles allait y mettre Victoria! elle n'avait plus, ainsi qu'elle le pensait, rien à ménager. Elle renouvella donc ses attaques auprès d'Henriquez, qui, toujours également épris, n'avait de soin et de pensée que pour sa Lilla. La beauté délicate de cette jeune personne, son aimable douceur, sa tournure de Sylphide, tout en elle lui semblait incomparable; et, habitué à l'admirer, il ne voyait rien dans les autres femmes qui put être mis en parallèle avec son objet de perfection. Quant à Victoria, sa répugnance pour elle s'accroissait à chaque instant. Sa taille forte, quoique noble, son maintien hardi et son air imposant lui déplaisaient. L'âme sèche, le cœur insensible, et par-dessus tout, une violence de caractère qu'un rien excitait, la lui laissait voir avec une sorte d'horreur. Quelle différence entre ces deux femmes! quand Lilla d'un air timide et doux cherchait à caresser Victoria, Henriquez tremblait que la rudesse de celle-ci ne froissât la délicatesse de son amie, et il les comparait dans leurs embrassemens, à la tendre colombe flattée par le vautour.

Enfin, la veuve de Bérenza parvint à se convaincre que non-seulement elle était indifférente à son frère, mais qu'il la méprisait et la haïssait. Cette découverte amère pensa lui aliéner l'esprit.—Oui, il me déteste, se disait-elle dans ses accès de rage, mais cependant il sera à moi ... un caprice enfantin ne l'en dispensera pas.... Ah! s'il le faut, ma fortune et ma main lui appartiendront ainsi que ma personne; je sacrifierai encore une fois ma liberté pour son bonheur.

Au milieu de ses réflexions, la superbe Victoria se faisait à peine l'idée que Lilla était cause de l'indifférence d'Henriquez. C'est pourquoi elle se décida à avoir une explication avec lui, et pensa à lui faire une proposition qu'elle croyait bien ne pouvoir être refusée. L'occasion la plus proche fut choisie par elle a cet effet.

Tout s'arrangea précisément selon ses vœux; car, ce même soir, Lilla se plaignant d'une indisposition, alla se coucher de bonne heure; et Henriquez, qui n'avait nulle envie de rester avec une femme qu'il ne pouvait souffrir, se leva peu après que l'autre fut partie, puis, saluant sa belle sœur, il touchait la porte.... « Restez, Henriquez, lui cria la femme déboutée, j'ai besoin de vous parler.»

Henriquez s'arrêta.

«Revenez et asseyez-vous, je vous prie.»

«Auriez-vous quelque chose d'assez important à me dire, Signora, pour que cela ne pût se remettre? ou autrement vous me le diriez demain.»

«Je ne puis attendre, et vous demande encore une fois de vous asseoir, Henriquez.»

Le jeune homme fut contraint de reprendre son siège; et aussitôt l'indigne créature se jetta à ses pieds en lui prenant la main.—Henriquez, je vous adore. Voyez cette posture ... je m'en sers pour vous faire l'offre de ma fortune et de ma main ... en un mot, je demande à être votre épouse....»