»Madame, répondit Henriquez, en se dégageant, comme veuve de mon frère, je me dispenserais de répondre ainsi que je le devrais à votre égarement; depuis sa mort, vous m'êtes devenue étrangère; et ce n'est pas ma faute si vous n'avez pas su lire dans mon âme, tout l'éloignement que vous m'inspirez.... Comment osez-vous oublier sitôt un époux qui vous adorait, et tandis que ses cendres fument encore! malheureuse, pouvez-vous bien m'avouer ainsi votre passion criminelle, quand vous savez que je suis pour jamais attaché à une autre!»

Victoria quitta son humble posture; elle n'avait pas cru aller si loin, mais le mouvement de son cœur l'avait emportée ... maintenant, outrée de la réponse d'Henriquez, elle y répondit avec la même irritation.

»C'est assez, homme indigne ... cette froideur insultante, ces reproches amers, eussent été supportés par moi, dont la fierté et la patience sont égales à l'amour; mais vous permettre de me dire sans crainte, que vous en aimez une autre!»

»Dites donc que je l'adore, interrompit Henriquez. Par le ciel! ma Lilla, si vertueuse, n'est pas faite pour demeurer plus long-tems en un lieu que souille le crime. Oh! quelle est votre maladresse de chercher à vous faire aimer par l'adorateur de Lilla!»

Qui pourrait décrire les sensations de la veuve! sa fureur était à l'excès ... elle résolut de tout employer pour se venger, et commandant fortement à ses passions, elle se garda de pousser plus loin l'attaque faite au cœur d'Henriquez; mais que faire? l'expulser du château, ou sacrifier la jeune Lilla à son affront, cette petite créature, que jusqu'alors elle avait crue indigne d'une pensée? Oui, elle ne voyait, que ce moyen d'adoucir l'insensibilité sévère d'Henriquez: il fallait, en attendant qu'elle pût se livrer à tout l'excès de son ressentiment, dissimuler et donner le change sur ce qu'elle éprouvait. Elle se décida promptement, et se couvrant le visage de son mouchoir, elle se laissa tomber sur un canapé en sanglottant vivement.

Cette répliqne, bien différente de ce à quoi Henriquez s'attendait, le surprit et même l'affecta. Il connaissait assez son naturel violent; pour croire qu'elle allait s'emporter contre lui. Il regretta donc la dureté avec laquelle il venait de lui parler; et réfléchissant qu'une faute commise par une femme, à cause de son amour pour lui; méritait au moins quelque chose de plus doux; il hésitait à réparer sa vivacité ... son bon cœur l'emporta, et s'approchant de Victoria, il dit:

«Je sens, madame, que j'ai été trop loin, et vous demande grâce de la brusquerie de mes paroles ... je ne voulais pas, non, je vous assure, je ne croyais pas être aussi sévère ... pardonnez-moi et comptez sur le regret bien sincère que j'ai de mon oubli.»

«O Henriquez! répondit Victoria en redoublant ses larmes, c'est moi seule qui ai tort, et je sens toute l'indiscrétion de ma conduite. L'aveu que j'ai pu laisser échapper de mes lèvres, me couvre de honte ... mon cœur était plein de votre image et il ne m'a pas été possible de me taire plus long-tems ... mais si, noble et généreux comme vous l'êtes, vous daignez oublier ma faute, si vous faites grâce au délire du moment ... je vous en supplie ... (elle se jetta de nouveau à ses pieds) je vous promets de vaincre mon fatal sentiment et d'en conserver un remords éternel.»

Henriquez ne put se défendre de quelque sensibilité, en voyant l'humiliation où se portait cette femme rusée, et la relevant, il la pressa dans ses bras, en l'engageant à se calmer, et à mettre en oubli ce qui venait de se passer.

«Oh! jamais, jamais ma honte ne s'effacera de ma pensée; mais vous me pardonnez, Henriquez; faites plus, jurez-moi que vous ne me mépriserez point. Être aimable et parfait, je saurai vous prouver que si Victoria a pu céder à une faiblesse impardonnable, elle sait réparer ses torts et se les faire pardonner.»