Un plaisir abominable se fit sentir dans l'âme de cette méchante furie: elle comprit à merveille quelles étaient les intentions du maure.

«Zofloya, dit-elle avec vivacité, excellent Zofloya, comment reconnaître tant d'obligeance?» Alors, ôtant de son doigt un brillant d'une immense valeur, elle ajouta: acceptez ceci, et portez-le pour l'amour de moi, mais caché dans votre sein.

Zofloya refusa le présent avec orgueil.—Gardez votre diamant, signora. Les richesses du monde n'ont rien qui me tente. J'élève mes prétentions plus haut.

«Et quelles sont donc vos prétentions, Zofloya?»

«Elles reposent sur vous-même, Victoria!... J'aspire à votre confiance pleine et entière ... à votre affection, madame.»

Victoria traita de pure galanterie les propos du maure et en rit. Zofloya rit également, mais d'un air différent, et fesant un salut en marchant vers la porte, il dit: adieu pour l'instant, très-belle dame; demain, soyez ponctuelle au rendez-vous.»

«Le sommeil n'approchera pas de mes paupières, je vous assure; et à la dernière scintillation des étoiles, je sortirai du château.»

Sitôt que Zofloya fut parti, Victoria éteignit sa lampe, dans la crainte qu'elle ne l'empêchât d'observer la petite pointe du jour: ensuite, ouvrant sa fenêtre, elle s'assit auprès, et regarda d'un front hardi, la majesté des cieux. Elle souffrit patiemment la longueur d'une nuit sans repos. Semblable à l'assassin qui, devenu impassible aux maux physiques, par la férocité de son âme, attend les heures solitaires pour dresser ses embuches au malheureux qu'il a désigné. Pour Victoria, elle guettait l'instant de tomber sur la sienne! elle pensait tout à la fois à sacrifier un enfant, et au bonheur dont elle s'était promis de jouir avec son futur époux. Forcée de convenir à la fin, que les charmes innocens de cet être céleste étaient la barrière qui s'y opposait encore, elle résolut, dans tout l'orgueil de son âme vindicative, de s'en venger, en lui fesant subir tout ce que la malice la plus noire peut inventer.

Pendant que ceci se passait, Henriquez laissé à ses réflexions, repassa en lui-même la conduite de Victoria. Il commença à croire qu'il l'avait traitée avec trop de douceur et de patience. Une augmentation de dégoût s'élèva contre elle dans son âme, et il mettait en parallèle ses aveux honteux et déshonorans avec la modestie de l'orpheline; l'admiration parfaite qu'il avait pour l'une, lui fesait regarder l'autre avec antipathie: il sentait la nécessité d'éloigner sa douce amie d'une femme aussi corrompue, et une sensation délicieuse remplissait son cœur, en songeant qu'il touchait au terme où les scrupules de son amante céderaient à ses désirs, et qu'il pourrait enfin la nommer son épouse chérie. L'année expirait sous très-peu de semaines: il pensa à en saisir la fin pour la célébration de son mariage, après quoi, disant adieu à son pays, aux lieux où il avait vu périr le meilleur comme le plus aimé des frères, il devait aller dans une contrée ou ses malheurs ne vinssent point se retracer à sa mémoire? se fesant ensuite une idée de son avenir, du bonheur d'être l'époux d'une charmante femme, et le père d'aimables enfans, une larme coulait sur sa paupière, en pensant que Bérenza n'existait plus pour admirer ce tableau de la félicité domestique.

Pauvre Henriquez! cette félicité, l'espoir de tes jours, le sujet de tes songes ne se réalisera donc jamais! jamais tes droits à une existence de délices ne te l'assureront; et au contraire une perspective affreuse, épouvantable, va s'ouvrir devant toi!