Victoria était restée près de sa fenêtre, plongée dans la méditation la plus sombre, jusqu'à ce que l'horison commençât à montrer de faibles rayons de lumière entre les nuages etles brouillards que les eaux éloignées dissipaient lentement. Les étoiles s'affaiblissaient, et un vent frais s'élevait de l'est, quand ne songeant qu'au mal, elle quitta son appartement avec précaution, et le cœur lui battant fortement, elle traversa les cours du château sans être aperçue. Elle fut droit à la forêt par une petite porte qui donnait de ce côté, et dont elle tira les verroux. Le chemin que Zofloya lui avait décrit ne lui fut pas difficile à trouver; quoiqu'il fit encore très-peu de jour, et elle le reconnut à un massif d'arbres qui en formait l'entrée. Alors l'allée sombre et montante s'offrit à elle; c'était le chemin du rocher. Cette masse énorme obscurcissait, par son étendue, tout ce qui était au-dessous. Jamais auparavant Victoria, malgré son intrépidité, n'eut tenté d'aller si loin à une pareille heure, mais entièrement confiante dans la bonne foi de Zofloya, et stimulée par son plan de vengeance, elle monta hardiment le rocher.
Le jour s'avançait par degrés, cependant le brouillard empêchait encore d'y voir distinctement. Victoria fit quelques pas, et bientôt elle fut arrêtée par le bruit gémissant d'une cataracte qui tombait à travers les fentes du roc dans un goufre qui était au-dessous. Néanmoins elle s'avança jusqu'à ce qu'elle eut atteint le sommet, tandis que les eaux semblaient redoubler de fureur et de bruit à son approche. Arrivée là, elle s'y arrêta pour attendre qu'on y vit plus clair, et qu'elle put mieux observer ce qui l'entourait. Des masses de brouillard s'élevèrent les unes sur les autres, et leur pointe obscure s'étendant sur l'horison lointain, ne laissait rien voir au-delà.
Les étoiles avaient toutes disparu. On eut dit qu'elles avaient honte de briller devant une femme si criminelle: à leur place s'élevait des nuages qui couvraient la face du ciel. Le vent souillait avec violence à travers les arbres de la forêt, et un murmure sourd partant des cavités du rocher, se répétait d'échos en échos. Si ce spectacle était fait pour inspirer une sorte de crainte religieuse à l'âme qui se serait trouvée en contemplation pieuse de la nature, il devait, par un effet contraire, agiter et frapper d'un sombre désespoir celle qui ne cherchant que le crime, s'enfonçait dans toutes ses horreurs.
Tel était l'état de Victoria!... S'impatientant de la lenteur que le jour mettait à paraître, elle se leva et promena ses regards de tous côtés. A sa droite, les ombres enveloppaient la forêt, qui ne lui paraissait qu'un immeuse vallon, ainsi que Zofloya lui avait dit qu'elle le verrait sous ses pieds; tandis qu'à sa gauche, un cercle d'un bleu sombre faisait découvrir l'océan doré à une distance lointaine, et qui, dans son élévation oblique, semblait se joindre au firmament.
Le rocher sur lequel Victoria était, comme le plus élevé, recevait aussi en premier la lumière; et c'est ce qu'à sa plus grande joie elle reconnut bientôt. Tout commença à se développer autour d'elle, et ses yeux avides cherchaient à distinguer, à travers tout, des choses qui l'intéressaient. Chaque instant qui fuyait était pour son âme sanguinaire un vol fait à sa vengeance. Enfin son cœur bondit de plaisir en voyant ce qu'elle désirait si ardemment. Le maure marchant rapidement par le sentier qu'elle venait de traverser, lui parut toujours d'une taille extraordinaire quoiqu'à une pareille distance. Il portait une créature sans vie dans ses bras, et dont la tête était posée sur son épaule. C'était cette Lilla, si fraîche, si jolie, et qu'une pâleur excessive rendait maintenant l'égale de la mort! Il approcha; et, comme s'il n'eut porté aucun fardeau, monta le rocher avec la promptitude de l'éclair.... Victoria regarda avec une joie féroce l'orpheline infortunée, dont les membres flexibles étaient privés de mouvement. Ses bras, blancs comme neige et nuds jusqu'à l'épaule, (car elle n'était couverte que par un simple vêtement de nuit) pendaient sur le dos du maure. Ses pieds et ses jambes ressemblaient à l'albâtre sculpté, et étaient également nuds. Sa tête tombait insensible, et ses longs cheveux blonds, libres du rézeau qui les avait tenus enveloppés, couvraient en partie son col et ses joues, puis s'élevaient ensuite au gré du vent.
«La précipiterons-nous à l'instant même, demanda Victoria, qui regardait d'un œil jaloux les grâces parfaites de sa victime.
«Non, il n'en sera pas ainsi, mais suivez-moi, madame, dit Zofloya. Alors il descendit brusquement un côté fort rude du rocher. Elle le suivit quoiqu'ayant peine à aller aussi vîte que lui. Tantôt il côtoyait les bords d'un précipice, et tantôt descendait une roche. Enfin il s'arrêta quelques instans dans un vallon étroit, ou plutôt dans la division de deux montages d'une hauteur prodigieuse. Cet endroit se terminaient par un terrein irrégulier et rempli de pierres inégales qui semblait descendre dans un gouffre. Zofloya regarda Victoria, il s'aperçut qu'elle était rendue de fatigue. « Allons, du courage, dit-il, nous n'avons plus un grand chemin à faire.»
Elle feignit d'être contente, et le suivit de nouveau quand il se remit en marche, tant la force de ses passions lui donnait de fermeté désespérée.
Soudain Zofloya s'arrêta; il posa son fardeau inanimé sur une pierre garnie de mousse. Ensuite, d'un air aisé, il en dérangea une d'un volume énorme, qu'on eut dit faire partie du rocher, mais qui n'en était qu'un morceau détaché: une ouverture étroite et profonde se trouva dessous. Le maure reprenant Lilla dans ses bras, entra par cette ouverture en se courbant beaucoup. Victoria le suivit encore, et se vit avec lui dans une caverne immense, et qui ne tirait du jour que par l'endroit où ils étaient entrés.
«Ici, Victoria, votre rivale sera au moins hors d'état de vous porter ombrage; et si le cœur d'Henriquez n'est pas invincible, je ne vois rien maintenant qui puisse empêcher votre bonheur.