Henriquez se frappa le front et sortit tout troublé de l'appartement, Victoria sonna ses femmes, et sitôt qu'elle fut habillée, elle alla le retrouver. Elle eut l'air de chercher avec lui, surtout où on pouvait supposer qu'était Lilla. Hélas! Henriquez eut beau l'appeler par tous les noms les plus tendres, l'aimable créature, enchaînée et dans une caverne affreuse, était loin de pouvoir entendre les cris de l'amour.
Ils revinrent dans sa chambre à coucher, et trouvèrent tout à la même place où Henriquez l'avait laissé, ce qui faisait bien voir qu'elle n'y était pas rentrée. Le lit parut dérangé de manière à laisser croire que la violence l'en avait arrachée, car une partie des couvertures tombaient sur le parquet. Les rideaux étaient déchirés, et le réseau avec lequel elle avait couché cette nuit là, était également à terre, comme s'il y fut tombé de force. Sur ce plus grand examen, le désespoir du jeune homme ne connut plus de bornes. Cette idée affreuse lui troublant la tête, et ne pouvant se soutenir, il partit comme un éclair pour la chercher dans la forêt, et même dans les rochers et les montagnes voisines.
Il revint vers le soir avec une fièvre violente, et sans avoir pu trouver le moindre indice de ce qu'était devenue la belle Lilla. A peine avait-il fait la question inutile, en rentrant, pour savoir si on avait eu des nouvelles, que sur la terrible négative, il tomba sans sentiment sur la terre.
Victoria le fit porter dans son lit. La fièvre augmenta et un délire violent le suivit. Dans ses transports, il faisait des efforts inouis pour s'arracher des mains de ceux qui le retenaient; et ses domestiques en pleuraient à chaudes larmes. On désespéra de sa vie pendant trois semaines, et la folie qui le possédait laissait craindre qu'en guérissant il ne revint jamais à un état de parfaite raison.
Pendant ce tems, la pauvre Lilla, cause infortunée de tout ce ravage, continuait de languir dans son horrible prison. Le maure la soignait avec une grande exactitude. Il lui avait porté tout ce qui était nécessaire et commode, ainsi que le superbe manteau de peau de léopard qu'il avait promis, pour la garantir en quelque sorte de la dureté de la terre, sur laquelle elle était forcée d'étendre son corps délicat. Cependant, dans cette situation pitoyable, elle entretenait l'espérance que ses peines (dont elle ne pouvait concevoir la cause) finiraient, et qu'elle serait rendue à la vie et à l'amant qu'elle adorait. Elle essaya quelquefois d'adoucir le maure, et de le questionner pour connaître les motifs du traitement cruel dont on usait à son égard, et qu'au fond elle pouvait bien deviner; mais le maure la regardant d'un air terrible, arrêtait ses paroles. Il lui apportait journellement sa nourriture, mais sans dire un mot. Enfin son air détruisait le peu d'assurance dont Lilla s'armait avant qu'il entrat.
De faibles éclairs de raison, et un mieux assez sensible s'annoncèrent dans le malheureux Henriquez. Pendant sa maladie, Victoria n'avait pas quittée un seul instant son appartement. C'était elle qui lui faisait prendre tous les remèdes que les médecins prescrivaient; et elle s'était fait apporter un lit de repos dans un cabinet près de sa chambre, afin de le veiller plus sûrement. Quand l'état de santé du malade lui permit de reconnaître quelque chose autour de lui, les attentions de Victoria redoublèrent, mais pour déplaire infiniment à celui qui en était l'objet. Ainsi ces soins excessifs, qui prouvaient l'attachement le plus vif, ne faisaient qu'ajouter à la répugnance qu'il sentait à la voir. Une pareille sollicitude lui était plutôt pénible qu'agréable, et les instans où l'infortuné éprouvait plus de soulagement à ses maux, étaient ceux où Victoria s'éloignait de lui; mais elle ne s'apercevait ou ne voulait pas s'apercevoir de cette répugnance. Chaque jour au contraire la rendait plus soigneuse, plus tendre, et elle ne déguisait plus ses émotions avec lui. Henriquez était toujours affecté d'une sombre mélancolie, et continuellement abstrait. Lorsque Victoria s'en approchait, un frisson involontaire le surprenait; et quoiqu'elle se flattât qu'à la fin ses soins lui attireraient un sentiment plus doux, rien n'annonçait le moindre changement dans le jeune homme.
Un soir que cette femme amoureuse était assise dans un petit salon de l'appartement d'Henriquez, et attentive à examiner son air pensif, celui-ci voulant être quelques instans seul pour se livrer tout entier à sa douleur, lui dit tranquillement: « Je ne désire pas, signora, imposer une gêne continuelle à votre amitié, et je vous prie, maintenant que je suis en convalescence, de vous dispenser de vos attentions pour moi, et de prendre quelque récréation qui vous repose l'esprit.»
Victoria, profitant de cette ouverture pour reparler du sujet si cher à son cœur, lui dit du ton d'un tendre reproche: « Cruel Henriquez! est-ce ainsi que vous devriez parler à celle qui ne peut vivre qu'auprès de vous? Epargnez au moins un cœur qui vous aime, qui....»
»Signora! je n'aurais pas dû m'attendre à ce que vous revinssiez sur un sujet ... et en ce moment encore!»
«Eh bien! je ne puis me taire davantage;»et se jetant de nouveau aux pieds d'Henriquez, elle poursuivit ainsi: « Oui, je vous aime, je vous adore, et j'en perds l'esprit. O Henriquez, si vous avez une étincelle de sensibilité, de compassion, ne me repoussez pas, mais ayez pitié d'une malheureuse qui ne peut vaincre sa folle passion!»