Trop ivre de joie, en songeant qu'elle allait enfin jouir de ce qu'elle avait tant souhaité, Victoria remarqua peu la retraite du maure. Elle pensait seulement au bonheur exquis qu'il lui avait promis. Le tonnerre roulait envain avec fracas sur sa tête, et la foudre embrasait la forêt, les rochers et les montagnes sans l'intimider. Elle restait ferme à la même place, n'ayant pour défense qu'un cœur palpitant de plaisir à l'idée heureuse de ce qui allait lui arriver.
Enfin, réveillée de son extase, elle prit le parti de retourner au château. Elle ne vit aucune trace de Zofloya en son chemin, et en conclut que par suite de son caractère bizarre et étrange, il avait pris une soirée semblable pour errer dans les montagnes. En arrivant, elle alla droit à l'appartement d'Henriquez, à qui elle fit demander un moment d'entretien. Il n'osa la refuser, et elle entra d'un air humble et abattu, en lui faisant de nouvelles excuses de sa faiblesse, et en le priant de lui pardonner encore cette fois.
Le jeune homme, toujours dupe de ses artifices, la reçut avec une grande politesse. Elle maintint son air contrit en jouissant au fond du cœur, et s'occupa à examiner si rien ne lui manquait. Cela fait, elle demanda si elle pouvait se retirer, et s'il n'avait pas besoin d'autre chose. Henriquez la remercia brièvement, en lui souhaitant une bonne nuit. Victoria s'éloigna avec une feinte modestie; puis, paraissant soudain avoir oublié quelque chose, elle revint sur ses pas pour lui donner la potion calmante qu'il prenait tous les soirs. Elle la prépara loin du lit; et après y avoir mis ce que Zofloya lui avait donné, elle la lui présenta: sa main était peu sûre, en songeant à ce que cette boisson allait produire: cependant le pauvre Henriquez ne s'aperçut de rien, et but autant par complaisance, que pour se débarrasser bien vîte de la vue d'une personne qui lui était odieuse. Cela fait, Victoria prit le verre, et lui disant adieu, elle rentra dans son appartement.
A peine Henriquez avait-il mis la tête sur l'oreiller, qu'il dormit d'un profond sommeil. Son esprit se troubla petit à petit, et sa Lilla fut l'objet de son rêve; il la vit avec toute sa famille et assise à côté de lui; puis ensuite dans la forêt à se promener et à écouter ses douces paroles. Toute la nuit ces images flottèrent dans sa pensée, et le matin, en s'éveillant, il était tellement en délire, qu'il voulait sortir du lit, quoique l'heure dut l'en empêcher.
Sa folie augmenta rapidement. Il crut sortir d'un rêve pénible et qu'il ne venait que de recouvrer ses sens. Incapable de supporter plus long-tems les illusions de sa pensée et l'ardeur brûlante de son sang, il se leva à la hâte et prit le chemin du bois où il s'était promené si souvent avec son amie. Il l'appela par son nom et jusqu'à ce que la respiration et les forces lui manquassent. Trouvant enfin ses recherches vaines, il retourna au château. Victoria qui le guettait, avec une anxiété craintive, entendit tous ses mouvemens. Afin de la mieux tromper, elle portait un voile qui avait appartenu à Lilla, et ceux de ses vêtemens qui pouvaient lui aller. Il lui était facile de voir combien le philtre agissait, mais elle voulut en augmenter l'effet s'il était possible; elle avait quitté son appartement et se tenait dans celui du pauvre patient: bientôt elle l'entendit passer et repasser devant la porte; c'était le moment critique pour Victoria: elle l'ouvrit, et ... à peine eût-elle vu Henriquez, qu'il se jeta au-devant d'elle, et la prenant dans ses bras, il s'écria:
«C'est donc toi, ma bien-aimée...? ô ma Lilla! enfin je t'ai retrouvée: chère amie, combien mon cœur a saigné de ta perte...! parle, parle, ma douce Lilla, dis que tu aimes encore ton ami ... ton époux! mais où t'étais-tu donc cachée?»
Qui pourrait décrire le ravissement de Victoria, à cette preuve de l'extravagance d'Henriquez. Il n'y avait plus là à douter de rien, et elle chercha à entretenir cette illusion étrange. Le regardant avec tendresse, elle lui dit:
«Mon cher Henriquez, calmez-vous; je ne vous ai jamais quitté, je vous jure, depuis notre mariage; mais vous oubliez que, le soir, vous fûtes attaqué d'une maladie subite et mis au lit. Vous avez été dans un état d'insensibilité pendant trois semaines. Vous ne me reconnaissiez même pas dans vos transports, et cependant je ne me suis point absentée de votre chambre, ni jour, ni nuit; mais ne parlons plus de cet état fâcheux. Vous me reconnaissez, cela suffit. Ah! cher ami, j'osai peu espérer, quand je te quittai hier soir, la mort dans l'âme, que cette nuit produirait le bonheur de la guérison!
»Étais-tu avec moi, ma bien-aimée ... oh, oui, je le crois, car je me souviens....» Il passa la main sur son front ...»oui, je me rappelle ... que tu dormais à côté de moi. Je pense même ... ah! mon dieu, que j'étais fou de croire que ... que tu n'étais pas ma Lilla ... mais ... je devrais être puni pour avoir méconnu tes traits charmans.»
»Laissons cela, mon Henriquez ... mon aimable époux, et jouissons de ton retour à la santé, et du bonheur que j'en reçois. Malgré que nous ayons été comme perdus l'un pour l'autre, il faut oublier notre peine, et célébrer notre réunion du mieux possible.»