A ces mots, le pauvre Henriquez, se mit à sauter ... à crier comme un insensé. »C'est vrai, il nous faut faire la noce ... oui, c'est aujourd'hui que nous nous marierons, ma Lilla. Allons, embrasse-moi, donnons une fête, un repas; je veux me réjouir, danser, chanter, et que les échos des montagnes répètent notre joie.»

»Oui, oui, mon ami, je vais tout ordonner pour te plaire, dit Victoria, tremblante de plaisir. Cette solitude va être embellie de ce qui te sera agréable; et nous serons l'univers l'un pour l'autre.»

»Oui, c'est bien parler comme ma Lilla, cela: Oui, c'est elle, je n'en plus douter ... Si nous étions à Venise, ma bonne amies nous donnerions des fêtes ... mais non, il ne faut pas qu'on nous voie ... cette horrible femme ... paix, paix, ma Lilla; viens promener nous deux, ma bonne amie.»

Il passa ses bras autour de Victoria, et dans un transport frénétique, l'entraîna plutôt qu'il ne la conduisit vers la forêt.

Voilà donc Victoria bien heureuse! pouvant tout à loisir, lancer ses regards amoureux sur le jeune homme, sans qu'il le trouvat mauvais, elle jouissait encore du plaisir de se sentir pressée contre son cœur. Que d'actions de grâces ne promettait-elle à Zofloya, et quelle récompense elle lui destinait! donnant ses ordres à tous les gens du château, pour qu'ils se prétassent à la fantaisie du pauvre insensé, comme elle le nommait vis-à-vis deux, elle eut soin ensuite d'en écarter tous ceux dont l'œil malin pouvait observer de trop près ses démarches. Un repas superbe fut préparé, et les vins les plus exquis ornèrent la table. En s'y plaçant, Victoria pressa la main d'Henriquez avec ardeur, tandis que son sang circulait rapidement: le délire du jeune homme en augmenta encore.

Le savant Zofloya, présidant à tout dans la salle du festin, venait de s'asseoir à part, avec sa harpe devant lui, dont il joua plusieurs morceaux au premier signe de Victoria. Les gens s'avançaient de tems à autre, comme pour lui parler; mais il les écartait tous par un air fier et taciturne, d'autant qu'il avait une autorité supérieure dans le château; sa mélodie, toujours ravissante, toujours enchanteresse, conduisait l'âme dans une sphère de voluptés; il ajoutait à l'ivresse d'Henriquez, comme à l'ardeur brûlante de Victoria. Le premier surtout, fut tellement attendri, qu'il en répandît des larmes ... et entièrement plongé dans le ravissement, il quitta son siège, et prit Victoria dans ses bras, pour pleurer de plaisir sur ce sein perfide.

Alors la frénésie le porta à danser. Victoria avec les grâces d'une Therpsicore, saisit légèrement la cadence de Zofloya: Henriquez la dévorait des yeux; puis il dansa à son tour comme un fou, tandis que le maure ne pouvait plus suivre la mesure de ses pas.

Cette espèce de fête dura bien avant dans la soirée: mais Henriquez buvant à ne plus se soutenir, tomba sur son siège, et quoique son délire fut toujours le même, il dit: »Je suis fatigué, ma Lilla, je n'en puis plus ... la tête me tourne ... je voudrais me reposer. Allons nous-en donc, mon amie, retrouver dans d'aimables songes, tous les plaisirs de cette journée.«

Fin du troisième Volume.