«En ce cas, meurs donc vite, dit Victoria en cherchant à se dégager de Lilla; qui la serrait avec toute la force que donne le désespoir.»

«Oh! chère, chère Victoria ... une mort si affreuse m'épouvante ... s'il faut que je meure ... que ce soit de la même mort qu'Henriquez ... plonge ton stilet dans mon sein.»

«C'est ce que je veux faire, cria l'enragée, et te précipiter ensuite.» Elle leva son poignard pour en percer l'orpheline, mais, n'étant pas à son aise, elle n'atteignit que l'épaule, et le sang qui en sortit rendit ses cheveux blonds d'un rouge brillant.

Le courage de la malheureuse Lilla l'abandonnait ... la mort qu'elle venait de demander fesait frémir son âme innocente. Voyant que Victoria était décidée à lui ôter la vie, la nature la porta à faire un dernier effort pour se sauver ... un autre coup de poignard la fit tomber sur ses genoux, où elle implora miséricorde. Puis, oubliant ses blessures et sa faiblesse, elle essaya d'échapper à sa barbare ennemie.

Excitée davantage par cette tentative légère de se soustraire à sa vengeance, Victoria poursuivit sa victime. Elle l'eut bientôt gagnée de vîtesse, et Lilla, voyant que tout espoir était perdu pour elle, s'élança après un vieux chêne dont les branches énormes s'étendaient par degrés sur un précipice. Elle y enlaça ses bras déchirés. Et son corps à peine soutenu par cet appui fragile, se balançait en attendant sa chûte.

Victoria regarda ce spectacle d'un œil furieux. Elle chercha à secouer les branches de l'arbre, afin de faire tomber Lilla. Tremblante à sa menace terrible, la malheureuse fille quitta soudain son appui, et chercha un autre refuge dans le roc. Mais elle était mille fois trop faible pour résister à son adversaire. Elle tomba encore sur ses genoux; elle regarda, en implorant sa grâce, celle dont elle venait de recevoir des blessures dont le sang coulait abondamment. «Barbare Victoria, vois-moi donc avec compassion. Mon sang ne saurait-il t'appaiser, non plus que mes douleurs? ah! j'étais loin de penser, quand tu m'invitas, dans mon abandon, à demeurer avec toi, que ce serait pour me faire subir une pareille destinée. Souviens-toi donc, Victoria ... oh! je t'en prie, aies pitié de moi, et je prierai Dieu de te pardonner le passé!»

La seule réponse de Victoria fut un rire féroce, et elle leva encore une fois son poignard.

«C'est donc décidé? ô ciel! eh bien, prends ma vie, Victoria, mais prends-la d'un seul coup. Tue-moi du même poignard qui a tué mon Henriquez, parce qu'il m'aimait plus que toi.

Le feu sortit des yeux de Victoria, à cette observation; et n'étant plus maîtresse de sa violence, elle prit Lilla par les cheveux, et la renversa à terre; alors elle lui donna mille coups de poignard, partout où elle pût frapper. Lilla expirait ... l'exécrable furie, redoubla ses coups, et après en avoir couvert son beau corps, elle le poussa du pied, pour le jeter dans l'abîme; le cadavre roula de pointe en pointe, et jusqu'à ce qu'il disparut à la vue de Victoria, qui le suivait de l'œil. Bientôt un bruit sourd frappa son oreille ravie, en l'informant que Lilla était dans son tombeau; mais cette joie cruelle n'était qu'un délire, une confusion dont le repos était bien loin! une certaine frénésie s'empara d'elle, et la fit courir en insensée, sans savoir où elle allait; quoique rendue de fatigue, elle n'osait demeurer dans ces sombres solitudes, et craignait même de tourner la tête, pensant que l'ombre de Lilla la poursuivait. Elle la voyait encore rouler dans le précipice ... elle entendait ses gémissemens ... ses beaux cheveux teints de sang, ses membres déchirés étaient devant elle ... et le cri, grâce, grâce, raisonnait autour d'elle, comme si mille échos l'eussent répété. Voilà ce que Victoria retirait de l'atrocité monstreuse à laquelle elle venait de se livrer.

Enfin elle sortit des rochers, et descendit le sentier: arrivée au bas, le premier objet qu'elle rencontra fut le maure, qui parut devant elle, comme s'il l'eut attendue.