»Victoria, dit-il, d'une voix moins douce que de coutume, et en fronçant le sourcil, vous vous êtes trop précipitée, et cette dernière action hâtera votre destin. Pourquoi avoir assassiné une pauvre orpheline? vous vous en repentirez ... gardez-vous maintenant de rentrer au château, car le malheur vous y attend.»

»Qui t'a dit, maure, que j'aye assassiné Lilla? demanda Victoria avec hauteur. Eh bien, si je l'ai fait, cela ne te regarde pas, et j'en répondrai ... allons retire-toi, que j'aille au château ... ce lieu m'appartient, j'espère.»

»A votre aise, dit Zofloya. Courez après un sort que vous pouvez encore éviter.»

»C'est mon affaire, répondit Victoria, et je veux passer.»

»Passe, passe, pauvre femme ... mais souviens-toi que, sans ma permission, tu ne saurais même respirer!»

Victoria fut indignée de ce ton que prenait le maure, et lui tournant le dos, elle poursuivit son chemin. Son esprit en fermentation, ne pouvait plus éprouver de contrainte ... elle entrait au château, quand Zofloya passa tout-à-coup devant elle; cependant elle ne l'avait pas vu aller, et au contraire, il était resté quelque tems à la place où elle l'avait laissé. Cette circonstance lui causa bien un peu de surprise, mais, occupée d'autres objets, elle ne s'en inquiéta pas davantage.

Son premier soin fut d'aller à la chambre d'Henriquez; tout était comme elle l'avait laissé, et le corps noyait dans son sang: on n'avait donc point forcé la porte, selon que Zofloya le lui avait donné à entendre; aussi se moqua-t-elle de ses prédictions. Elle referma la chambre sans dire à qui que ce fut qu'Henriquez était mort. Comme il était encore de bonne heure, Victoria tenta de se mettre au lit, pour dissiper par un peu de sommeil, le chaos terrible de son âme: elle s'enferma; et la lassitude l'emportant sur ses réflexions, elle ne tarda pas à s'endormir.

Cependant son sommeil ne fut pas profond, et ressemblait plutôt à un engourdissement qu'à un véritable repos; on eut dit même qu'elle veillait, car ses yeux étaient à demi-ouverts. Des choses étranges passaient devant elle, et ne pouvant tout-à-fait croire à l'illusion, il lui sembla qu'un renouvellement de cochemars la tenait éveillée, sans qu'elle put faire le moindre mouvement pour se débarrasser des horreurs qu'il lui laissait voir ... un bruit de sonnettes la frappa; elle se crut transportée dans un appartement isolé du château, et qui n'avait pas été ouvert depuis la mort de Bérenza. Il y avait dans une chambre, un grand coffre de fer qu'elle se souvint d'y avoir vu: soudain les portes furent ouvertes, et plusieurs des gens du château entrèrent ayant à leur tête le vieil Antoine, domestique de confiance du Comte. Il s'avança, l'air égaré et plein de terreur: il appela quelques-uns de ses camarades pour ouvrir la caisse ... ce qui ne fut pas plutôt fait, qu'un cri d'épouvante partit de toutes les bouches ... on put voir ... et on reconnut la cause véritable de la mort de Bérenza!

A cette découverte, il se tournèrent tous avec fureur contre Victoria, en paraissant vouloir l'exterminer.—Zofloya parut, et la foule se dissipa. Alors elle s'éveilla tout-à-fait, et des gouttes de sueur froide découlèrent de son front.

En ce moment elle apperçut le maure au pied de son lit; son aspect était sombre et terrible: ses regards lançaient des éclairs. Victoria était tentée de se croire encore endormie; elle regarda comme une personne en délire, et sans y voir, tant son âme était troublée. Elle allait se lever.... Zofloya l'arrêta en disant: une minute, madame. Ce matin vous avez dédaigné mes avis, en voulant passer outre, cependant cela ne m'empêche pas de m'intéresser à votre danger. Déjà vos passions violentes vous ont conduite au-delà des bornes de la prudence, et ont hâté votre perte, la honte vous attend en ce moment. Ecoutez ce que je vais vous dire. Vous venez de faire un rêve qui n'est que l'image de la réalité. Pendant le peu de tems que vous avez dormi, il s'est passé des choses étranges dans le château. Vos gens s'étant levé plus tard que de coutume, ne s'étaient encore aperçu de rien; mais Antonio venait de voir en songe une chose faite pour le remplir de terreur; il a sonné; quelques domestiques sont accourus à sa chambre, et il leur a raconté ce qui venait de l'agiter pendant son sommeil. Cette classe d'hommes se porte facilement à la superstition; en conséquence, ils se sont décidés à aller à la chambre solitaire, où ils sont encore. Là est un coffre ... qui contient le comte de Bérenza!»