[CHAPITRE II.]
L'obscurité la plus profonde enveloppait Victoria quand elle ouvrit les yeux; elle se trouva couchée sur la terre. Le tonnerre grondait, et des traits de lumière découvraient la majesté des objets d'alentour. Des montagnes immenses étaient assises les unes sur les autres, et semblaient placées là pour la dérober au monde entier. En examinant cette étrange enceinte, couverte de nuages seulement, l'imagination, repoussée dans ses conceptions, n'avait plus d'essor pour rien pénétrer. Des rochers énormes effrayaient par leur masse, et les précipices qui se trouvaient a leur base, recevaient l'eau qui, du sommet, tombait de cascade en cascade, pour se perdre ensuite dans des gouffres qu'on eût pris pour l'entrée du Pandimonium (enfer de Milton). Tel était le spectacle que les éclairs découvraient à Victoria. Au milieu de ces belles horreurs était le maure colossal, les bras croisés sur la poitrine, et l'air majestueux. Il était là dans sa sphère, les lieux simples ne pouvant convenir à un homme à qui il fallait toutes choses extraordinaires; aussi, l'endroit où il était n'offrait que des merveilles: la terre tremblait sous la fermeté de ses pas; on l'eût cru souverain de cette partie cachée de la nature; rien ne pouvait l'y éclipser, ni lui commander; mais aussi, rien de doux, de gracieux n'embellissait ces sîtes agrestes seulement faits pour des êtres audacieux et indépendans comme ceux qui s'y trouvaient alors.
Victoria regarda le maure; à chaque trait de feu qui partait du firmament, il avait un air de satisfaction qu'elle ne lui avait point encore vu; et il lui parut beau au-delà de l'expression. Pour la première fois un sentiment de tendresse se confondit avec son admiration. Quelle bisarrerie étrange! Cette Victoria si vaine, si fière au milieu de ses terreurs, au milieu du danger où elle se savait, trouve doux et précieux d'inspirer un intérêt si soutenu à un homme que rien au monde ne pouvait l'empêcher de reconnaître comme au-dessus de tous, pour son rare mérite et son savoir inapréciable.
Le maure, comme s'il eût deviné ce qui se passait dans son âme, s'en approcha avec la plus grande douceur, et l'aida à se lever. Tremblante, agitée par mille sentimens confus; et étonnée de tout ce qu'elle voyait, elle se laissa presser dans les bras de Zofloya.
«Mais, dites-moi, mon ami, où sommes-nous donc, et qui peut m'avoir transportée ici?»
«Vous ne savez pas, belle dame, que nous sommes dans les Alpes, frontières d'Italie? il doit peu vous embarrasser de savoir comment vous y êtes venue; sachez seulement que nous voilà en parfaite sûreté.»
«Mais, je ne me souviens pas d'avoir voyagé. Je sais bien que, m'étant venu chercher le soir dans mon appartement, vous m'avez conduit à travers les bois, et fait reposer dans une grotte, mais ... que serais-je devenue depuis?... c'était le soir, et il fait nuit encore.»
«Votre observation est juste; nous sommes partis de nuit, et il est encore nuit, ce qui doit vous convaincre que nous avons fait tout ce chemin en vingt-quatre heures.»
«Comment cela est-il possible? aurais-je donc perdu l'esprit pendant tout ce tems, ou bien un sommeil forcé m'aurait-il ravi la connaissance ainsi que le mouvement? ô! Zofloya, quel pouvoir avez-vous donc? combien il est incompréhensible, et me fait sentir que je suis entièrement sous vos loix.»
Victoria soupira profondément en prononçant ces mots, et laissant tomber sa tête, elle parut plongée dans les réflexions les plus sombres.