Zofloya lui serra tendrement la main. «Pourquoi ces réflexions et ces remarques, belle Victoria? ne vous croyez-vous pas avec un ami qui vous est entièrement attaché? il devait vous arracher à la honte et aux horreurs qui vous attendaient. Les moyens ordinaires n'auraient pas suffi pour vous tirer de ce mauvais pas. La chose pressait, et demandait la plus grande célérité ... pourquoi donc regretteriez-vous qu'un pouvoir supérieur eût été employé pour vous délivrer.»
Un grand coup de tonnerre coupa cette phrase, et les échos des rochers répétèrent ce bruit terrible. La foudre étincelait en flammes longues et tremblantes. Victoria, tout esprit fort qu'elle était, ne put s'empêcher de frémir, car jamais elle n'avait été témoin des phénomènes de la nature, dans un orage au milieu des Alpes. Elle se serra plus près du maure, qui, passant ses bras autour de son corps, la pressa contre son cœur.
Victoria se crut rassurée ... elle n'avait plus ni parens, ni amis, ni protecteur sur la terre, que celui sur qui elle s'appuyait avec crainte ... un effet magique l'y retenait ... cependant, honteuse (car, Victoria avait encore de l'orgueil) de paraître aussi dépendante de cet homme, elle en rougit. Se rappelant qu'au bout du compte ce n'était qu'un esclave, connu pour tel dans l'origine de sa liaison avec lui, elle voulut, mais ne put reprendre le ton de hauteur qu'une fierté plus grande lui avait fait perdre. Et puis, sitôt qu'elle le regardait, (enveloppé par intervalles de la foudre qui ne le touchait point) sa beauté, sa grâce lui faisaient oublier bien vite son infériorité, et ses sens ravis se refusaient à le voir autre chose qu'un être d'un ordre supérieur à tous les mortels.
Pendant qu'ils étaient ainsi dans le milieu de ces épouvantables solitudes, et qu'ils gardaient ce silence solemnel qu'impose ordinairement la force de l'orage, qui ne s'arrêtait que pour recommencer avec plus de violence, le son de voix humaines vint frapper leurs oreilles. Il parut des lumières à travers les fentes des rochers, qui semblaient des météores au milieu des nuages: ils reconnurent que c'était des torches portées par plusieurs hommes. Quand ces hommes furent plus près, leurs habits, leurs armes et leur air déterminé les annoncèrent pour des condottiéri, ou brigands.
Zofloya se baissa et dit à Victoria: «Ne craignez rien, nous allons être entourés de ces troupes qui infestent les montagnes, particulièrement le Mont-Cénis, où nous sommes maintenant; mais, n'ayez pas peur, il ne vous arrivera aucun mal; au contraire, ce seront eux qui nous procureront un abri, et tout ce qui nous sera nécessaire.»
Victoria ne répondit rien, car il se forma au même instant, un cercle autour d'eux, d'une vingtaine d'hommes armés; et elle put voir, aux lumières qu'ils portaient, des figures de scélérats, ressemblant à peine à des êtres humains. Un d'eux s'avançant le poignard levé, dit:
»Que faites-vous ici, vous autres, pendant ce diable d'orage? d'où venez-vous, et où allez-vous? voyons, avez-vous de l'or, des bijoux? il faut nous les donner sur-le-champ, sinon vous êtes morts.»
«D'où nous venons et où nous allons doit peu vous importer, répondit Zofloya. Quant aux richesses que nous possédons, elles sont peu faites pour exciter votre envie; mais il est essentiel, absolument essentiel que nous parlions à votre chef. Veuillez donc nous y conduire à l'instant.»
Aucun de la bande ne répondit, et Zofloya reprit de la sorte: «Vous voyez que nous sommes sans armes; c'est pourquoi vous n'avez rien à craindre de nous, ainsi, accordez-moi ma demande. Nous ne sommes pas des espions, ni n'avons d'intentions malfaisantes.» En parlant de cet air d'autorité, Zofloya fit signe qu'on le conduisît sans en demander davantage. On le comprit aisément, et le cercle s'ouvrant, celui qui avait parlé fit un léger salut au maure, qui lui en imposait par son ton, et marcha en avant pour le mener vers le capitaine.
Zofloya tint toujours sa compagne d'une main; il prit de l'autre un flambeau qui lui fut présenté: il marcha hardiment au milieu de cette troupe; sa tête, ornée de son superbe plumet, dominait sur tous, comme le peuplier qui s'élève orgueilleusement au-dessus des arbres de son voisinage.