Quel être étonnant, pensa Victoria! il n'est pas jusqu'à ces bandits féroces, qui ne montrent de la soumission au pouvoir magique de sa voix.

Ils montèrent le côté droit de la montagne, puis descendirent ensuite un défilé étroit et dangereux. Les voleurs passèrent sur le bord des précipices et sur les pierres glissantes des rochers, avec une facilité qui tenait de l'habitude qu'ils avaient à les franchir. Enfin un creux profond se présenta; ils le descendirent presque perpendiculairement et furent dans la vallée pierreuse qui était au-dessous. Un morceau du rocher s'avançait et semblait soutenu par la colonne d'air; il s'étendait jusqu'à la montagne voisine, en formant de cette sorte une espèce d'angard. En entrant sous cette voûte, on y vit une ouverture étroite par où les brigands passèrent les uns après les autres: vint le tour de Victoria d'entrer dans cette sombre caverne, auquel le sommet servait de portique périlleux. Son cœur s'affaiblit et ses craintes augmentèrent.

Cependant, forcée de marcher, car ceux qui étaient derrière la pressaient, elle prit son parti en songeant qu'elle était avec Zofloya. Le passage devint plus spacieux à mesure qu'on avançait; mais en tournant et retournant dans ce labyrinthe sans fin, tandis que d'autres ouvertures s'offraient sur leur passage, la plupart, séparées par une arche, ils se trouvèrent dans un espace fort large. Les murs de cette sombre caverne étaient glaireux et rendaient des couleurs variées, semblables à l'arc-en-ciel, quand on passait devant avec les lumières. Le faîte en était soutenu par des pilliers de pierres brutes, arrangés grossièrement en colonades. Victoria examina ce lieu qui lui rappela celui où elle avait enfermé sans pitié l'infortunée Lilla, ce qui lui donnait raison de trembler pour elle-même.

Un des brigands s'approchant d'une certaine partie de la caverne, frappa trois grands coups contre le mur avec son bâton ferré. Une minute après, les coups furent répétés dans l'intérieur: il tira alors de sa ceinture un petit instrument ressemblant à une corne, et le portant à sa bouche, il en fit sortir un son fort singulier. Immédiatement cet endroit du mur, qui n'avait de remarquable qu'une pierre très-unie qui paraissait faire partie du rocher, s'ouvrit en forme de lourde porte, et on vit, assis autour du feu et près d'une table chargée de bouteilles et de plats, quantité d'hommes dans un attirail sauvage, comme ceux qui y entrèrent, et qui se montrèrent empressés de partager le repas qu'on avait servi.

Au milieu de cette horde de bandits rangés de chaque côté, se voyait un large banc de pierre sur lequel était assis un homme distingué du reste de la troupe par ses vêtemens et son casque à plumet. Il se leva en voyant deux personnes étrangères: c'était le chef des condottiéri, qui l'était devenu à la mort du précédent qu'on disait avoir été fameux capitaine. Sa taille était haute et son air noble. Sa figure était cachée par un masque, ce qui ne surprit pas peu Victoria. Il avait à côté de lui une femme richement vêtue, mais comme lui, d'une manière bisarre. Elle n'était ni jeune ni fraîche. Victoria fut frappée en la voyant; une idée confuse de l'avoir rencontrée quelque part lui vint à l'esprit, et un coup-d'œil, que cette femme lui lança, accrédita son doute; mais elle ne pouvait dire où, ni comment elle l'avait vue.

Zofloya s'avança d'un pas ferme, en conduisant sa compagne par la main; le capitaine les salua. Les brigands les voyant tous deux si près de lui, se levèrent de terre, ou ils étaient assis, et le soupçon leur fit prendre les armes pour se munir contre toute mauvaise intention ou trahison; Zofloya, observant ce mouvement, sourit, et les rassura par un signe. Le chef leur ordonna de se tenir en repos, et le maure lui parla de la sorte:

«Signor, nous sommes des étrangers, mais nous ne demandons pas mieux que de devenir vos amis: nous fuyons la persécution et le danger, et attendons de vous sûreté et protection.»

Victoria s'étonna de l'entendre s'exprimer ainsi, mais tout, au surplus, était fait pour l'étonner dans cet homme. Elle garda le silence, et le chef répondit à Zofloya: «C'est assez; nous n'attaquons point les gens sans défense, ni ceux qui mettent leur confiance en nous. L'honneur est notre loi, et la vie de ceux qui nous demandent notre protection nous est sacrée: je vous prie donc de vous asseoir, et de partager notre souper sans cérémonie. Ainsi, amis, prenez tous vos places.» Chaque voleur s'assit à la sienne au même instant.

«Buvez, dit le capitaine, et offrez au signor maure un verre de vin.» Celui ci l'ayant pris, le présenta à Victoria.

Ce mouvement attira vers elle les regards du voleur; il la fixa assez long temps, et eut ensuite l'air troublé. Il posa la main sur son poignard, se leva à demi et se rassit!... Victoria tremblait sans savoir pourquoi. Toute la compagnie parut surprise; Zofloya seul conserva sa tranquillité, et serrant la main de sa compagne, il la pressa avec respect de manger un peu. Le capitaine se remit petit à petit; il cessa de regarder Victoria, et alors se sentant moins gênée, elle essaya de porter quelque chose à sa bouche. La réserve disparut ensuite; chacun s'égaya, et tous les gens de la troupe burent à leurs bons succès, ainsi qu'à la santé de leur brave capitaine. On plaisanta, on rit, on chanta, et la femme qui était de cette bande prit part à la gaîté avec aussi peu de décence qu'on pouvait en rencontrer parmi des gens vivant du crime. Le chef prenait peu de part à ce bruit, et paraissait absorbé dans ses pensées. Le mouvement ou le besoin peut-être de les éloigner, le sortit de là, et il dit à son monde: «Allons, tous nos braves camarades sont-ils ici?