—Il ne l'avait pas en me parlant; cependant on m'a assuré qu'il ne le quittait jamais en présence d'étrangers, et je crois bien qu'il ne l'ôterait pas devant vous. Mais voici une corbeille pleine de provisions; nous déjeûnerons au grand air. Sortons de ce souterrain. J'ai passé la nuit à en examiner les issues tortueuses, et nous n'avons pas besoin de guide pour nous conduire.»
Victoria donna la main au maure, non sans s'étonner un peu qu'il fût déjà si bien au fait de la localité du lieu. Elle eut une autre surprise agréable, ce fut de voir combien Zofloya en imposait et maitrisait le respect des brigands, qui tous le saluèrent avec soumission, lorsqu'il passa devant eux pour sortir de la caverne. Comme ils montaient le rude sentier, le capitaine (toujours masque) se montra donnant le bras à sa compagne. Il s'arrêta un instant. Ses manières étaient hautes et contraintes; mais quand il vit le maure témoigner le plus grand respect à Victoria, il fit un léger salut et s'éloigna de quelques pas pour leur laisser le passage libre. Sa femme regardait toujours beaucoup Victoria, et de l'air d'une noire malice. Celle-ci se trouvait extrêmement embarrassée d'un semblable examen, et se remit de nouveau en pensée qu'elle l'avait vue quelque part. C'était bien ce maintien hardi et impudent qui avoit frappé son esprit, sans qu'elle pût se ressouvenir dans quel temps; et malgré que la beauté de la femme ne fut plus la même qu'à l'époque où, elle croyait l'avoir rencontrée pour la première fois, il n'y avait pas à douter que ce ne fût elle. Assurément la vie étrange et irrégulière que cette femme menait, ou quelqu'autre cause, avait échauffé ce teint et grossi ces traits qui la rendaient presque méconnaissable. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que Victoria, tout en ayant peine à définir ce rapprochement de traits, frémissait d'en être reconnue.
Lorsqu'ils furent en plein air, elle fit part de ses idées au maure. «Je ne sais comment cela se fait, dit-elle, mais les manières composées de ce chef de voleurs et son air altier, m'affectent au dernier point. Ses regards assez durs, autant que j'en puis juger à travers son masque, sont toujours fixés sur moi; sa femme me désoriente et me trouble également. Je crains bien, Zofloya, que le malheur ne m'ait conduit en un lieu où je dois trouver des ennemis. Peut-être ai-je été vue par ces deux gens en quelqu'endroit.
—Cela ne serait pas impossible, observa Zofloya.
—Mais pourquoi la femme me regarde-t-elle avec une sorte de méchanceté? pourquoi lui-même paraît-il mécontent de ma présence dans sa caverne?
—La suite nous expliquera tous ces mystères, répondit le maure laconiquement et avec emphase.
—Mais n'es-tu pas surpris de ces incidens bien extraordinaires? Dis, ne t'étonnent-ils pas aussi?
—Rien ne m'étonne jamais.
—Au moins qu'en penses-tu?
—Ce que j'en pense?