—Oui. On dirait, Zofloya, que tu ne prends aucune part à ce qui se passe autour de toi. De quoi donc t'occupes-tu?
—De destruction! répondit-il d'un voix terrible.»
Victoria frémit.
«Il est très-vrai, reprit-il plus modérément, que les incidens communs de la vie n'ont rien qui puisse m'attacher; je n'y mets pas le moindre intérêt. L'étonnant, l'extraordinaire dans la nature, ont seuls le pouvoir de fixer mon attention; et encore faut-il leur joindre un puissant attrait pour que je m'en occupe.
—Il est bien malheureux, Zofloya, qu'isolée et sans amis comme je le suis, ta conversation me soit toujours inintelligible.
—Je m'expliquerai mieux un jour, Victoria. Mais, asseyons-nous et parlons d'autre chose.
Victoria fit ce que désirait le maure. Pouvait-elle se défendre maintenant de suivre en tout point ce qu'il voulait? Il la pria de manger un peu de ce qu'il avait apporté; mais une oppression excessive l'empêchait de rien prendre. S'appercevant de son mal-aise, il chercha à le dissiper, en disant: «Ma belle Victoria, pourquoi cet air chagrin? d'où vient cette sombre humeur? de nouveaux doutes s'élèvent-ils contre moi dans votre esprit? Allons, mon amie, sois heureuse avec Zofloya; dis, ne le regardes-tu pas comme ton époux? car nous sommes déjà fiancés, tu le sais bien.
—Que voulez-vous dire, Zofloya, demanda-t-elle interdite.
—Une vérité, ma belle. Tu m'aimes, et je t'aime aussi à la folie; je me crois tout au moins ton égal, et qui plus est ton supérieur. Femme orgueilleuse, aurais-tu supposé que le maure Zofloya se regardât dans son âme comme un esclave, qu'il aurait perdu le sentiment de son origine?»
Victoria se repentit de sa question. Elle était entièrement au pouvoir du maure; ainsi pourquoi reprendre son air hautain? Les manières également impérieuses de celui-ci portaient néanmoins avec elles un certain charme, un je ne sais quoi qui la pénétrait d'admiration, c'est pourquoi elle prit le parti de l'en convaincre tout-à-fait.