Il y avait déjà quelques semaines que la fille de Lorédani, et veuve Bérenza, vivait dans une caverne de brigands, le vil rebut de la société; ayant pour ami, pour amant, un maure; un homme qui avait été esclave! elle s'était bannie de la société par ses crimes, et devait apprécier l'obscurité impénétrable qui la sauvait du châtiment qu'elle avait si bien mérité.

Voilà donc la situation de celle qu'une éducation négligée, et la perversité naturelle de son caractère, avait corrompue. Les imprudences et l'indiscrétion d'une mère, en détruisant le respect qui lui était dû, avaient rendu toute remontrance inutile. Ses conseils n'eussent plus été propres à corriger son enfant, et son exemple lui ôtait le droit de rien reprendre à sa conduite. C'est ainsi qu'une éducation est manquée, quand on ne peut rectifier de mauvais penchans, faute de n'avoir pas su ménager son autorité en se faisant respecter de ses enfans.

Dans ses instans de solitude, qui étaient très-rares, Victoria, tout-à-fait misérable, réfléchissait sur sa première jeunesse, sur ce qu'elle eut pu être, et sur ce quelle était; maudissant (il est dur de le dire,) la mère qui l'avait perdu par sa conduite coupable, Victoria songeait au passé avec amertume, mais il était trop tard.

Depuis qu'elle était chez les condottiéris, elle n'avait encore pu voir la figure de leur chef. Cependant dans son absence, Zofloya l'avait vu sans masque. »Il a une raison, lui avait dit le maure, de vous cacher ses traits; cette précaution ne durera pas toujours, et bientôt peut-être, vous le connaîtrez pour ce qu'il est.»

Cependant les manières de ce chef changeaient considérablement: il paraissait content de celle dont Victoria et le maure vivaient: celui-ci se montrait toujours très-respectueux en sa présence; mais il se dédomageait de cette contrainte, par des marques de tendresse, alors qu'il était seul avec son amie. Plus il se tenait sur la réserve, plus il avait d'attentions délicates, et plus le chef semblait satisfait; mais si par un mot, ou un regard, il laissait voir trop de chaleur ou de passion, alors il était mécontent, et touchait aussitôt son poignard, ou s'élançait de son siège, comme pour se porter à quelqu'action violente: la voix de cet homme faisait tressaillir Victoria, toujours gênée devant lui; et pour tout au monde, elle eut souhaité de voir son visage.

Quant à sa maîtresse ou sa femme, c'était autre chose; elle traitait Victoria avec assez de civilité, et même d'attention, en présence du chef; mais quand il était absent, elle ne la regardait plus que d'un air qui annonçait la menace et la perfidie.

Le maure Zofloya accompagnait de temps à autre un détachement choisi de brigands, dans leurs incursions parmi les Alpes; et Victoria ne pouvait s'empêcher de remarquer que quand cela arrivait, ils n'en étaient que plus portés au pillage, et se montraient alors plus hardis et plus féroces; ils n'avaient ni scrupule, ni répugnance pour répandre le sang. Au total, cette bande avait autant de propension à assassiner qu'à voler; aussi Zofloya les choisissait-il, quand il faisait des courses: avec lui, un homme semblait plus déterminé, et se portait à des actions que sans lui, il n'eut jamais tentées.

Un soir qu'il faisait très-sombre, Victoria assise sur la pente d'une montagne fort proche du souterrain, se mit à réfléchir sur la conduite du maure. Elle l'aimait, et cependant, elle tremblait devant lui ... mais que faire? perdue, détachée du monde entier, ayant besoin de quelqu'un sur qui elle put compter, elle cédait sans effort au prestige. Rien ne paraissait plus vrai que l'attachement du maure, sinon que la dignité et souvent la hauteur repoussante de ses manières la désolait. Dans les momens où ils se montrait le plus agréable, elle guettait l'expression de son regard, avec la crainte que celui d'après ne fut plus le même; jamais elle ne s'était trouvée à son aise avec lui: toujours orgueilleux et réservé, le maure laissait plutôt voir la condescendance d'un supérieur, que l'abandon d'un amant.

»Quel être inconcevable, s'écriait Victoria! ses paroles, ses regards, ses actions, ne tiennent en rien du commun des hommes; c'est une énigme indéchiffrable....

»Hélas! peut-être eut-il mieux valu que le destin ne m'en eût jamais laissé faire la connaissance.» elle soupira fortement, et réfléchissant sur sa vie passée, elle se retraça son horrible carrière....» Oh! ma mère, ma mère, c'est bien à toi que je la dois attribuer. Si tu eusses mieux dirigé mon enfance, si quand mes passions s'annonçaient fortes, que mon jugement était encore faible, tu m'eusses préservée de tout ce qui tendait à empêcher la culture de l'un, et à augmenter la proportion des autres, je ne me serais pas portée à tant d'excès. Pourquoi mis-tu devant mes yeux des scènes propres à enflammer mon imagination, à égarer mes sens? pourquoi m'appris-tu à prêter l'oreille aux aveux d'un amour illicite? ce fut ton exemple aussi qui me fit regarder avec légèreté les liens du mariage. Ton cœur se dégageant de la fidélité due à un mari, apprit à mon cœur à faire de même: ton époux est mort par suite de ton inconduite ... le mien, par un poison, donné de ma main ... mais à quoi bon me rappeler tout cela, ajouta-t-elle, en se couchant sur l'herbe, dois-je me repentir de ce que j'ai fait? non ... je regrette seulement l'état où les circonstances m'ont réduite, car ... malheureuse que je suis! Zofloya ... ah! Zofloya, tu m'as aidé à me perdre. Oh, mais! suis-je donc tellement liée avec toi, par une magie inconcevable, que je ne puisse faire un effort pour te fuir? hélas! je ne le sens que trop, c'est impossible! Elle soupira encore et avec douleur, puis reprit tristement:—Je vais l'attendre ici; car je ne veux pas descendre dans la caverne.... L'air sombre du chef de ces brigands me fait mal, et les regards furibonds de sa femme me sont encore plus insupportables.