Victoria resta donc couchée sur la terre, et bientôt, fatiguée par une longue tention d'esprit, elle ferma les yeux. Aussitôt endormie, elle rêva qu'une belle figure de séraphin descendant légèrement du haut des rochers, s'avançait vers elle. Quand il fut plus près, il lui sembla que ses yeux ne pouvaient soutenir l'éclat de cette vision céleste.

Victoria, dit l'esprit d'une voix ferme et douce; je suis ton bon génie. Je viens t'avertir de ton danger en ce moment, parce que c'est le premier où ton âme criminelle éprouve une étincelle de repentir. Dieu tout puissant, qui ne veut que le salut de ses créatures, me permet d'apparaître devant toi. Ecoute-moi bien ... si tu consens, dans l'abîme horrible où tu t'es plongée; si tu consens, dis-je, à changer de conduite, en fesant une sévère pénitence de tes crimes, tu peux encore espérer miséricorde! mais sur-tout, fuis Zofloya, car il te trompe ... il n'est pas ce qu'il parait.

En ce moment Victoria vit le maure sous les pieds de l'être céleste. Il était à genoux, et dépouillé de ses riches habillemens. Il était horriblement difforme; cependant il ressemblait encore à Zofloya.

«Ecoute, dit l'ange; il te faut fuir ce prétendu maure, et le ciel guidera tes pas. Retire-toi du monde, lis dans ton cœur, et repents-toi; alors tes péchés te seront pardonnés ... (un grand coup de tonnerre se fit entendre.) Mais, prends-y garde: si tu poursuis ta coupable carrière, la mort va te suivre de près, et une damnation éternelle en sera la suite.»

Comme l'esprit céleste prononçait ces mots, la terre s'ouvrit sous ses pieds, et laissa voir un abîme effroyable. Le maure y tombait en poussant des hurlemens qui se répétaient dans les montagnes; il disparaissait ensuite. L'être surnaturel s'éleva aux cieux, qu'il montrait du doigt à Victoria. Le tonnerre roula de nouveau avec majesté dans les nues, et Victoria éblouie regarda le séraphin entrer dans la demeure céleste. Une musique divine ravit un instant ses oreilles: sa pensée n'en put soutenir davantage, et elle s'éveilla.

En ouvrant les yeux, elle ne vit qu'obscurité. Cependant elle était encore si frappée de son songe, qu'il lui semblait que les airs étaient en feu, et que l'ange y planait encore. Elle baissa ses paupières, et un éclair divin brilla à son imagination. Cette flamme restait toujours à la même place, en ne s'effaçant que petit à petit. Victoria, ayant peine à s'en détacher, craignait d'ouvrir les yeux, en se reprochant toutefois l'importance qu'elle mettait à son songe. Cependant son âme en était affectée; «Fuir! se disait-elle, mais, où et comment? une damnation éternelle m'attend si je reste!... ah! c'est une folie que cela, et des rêveries d'enfant. Pourquoi quitter Zofloya? n'a-t-il pas tout fait pour moi jusqu'à ce jour?... non> non, je ne serai point ingrate, je sens que c'est impossible.

A peine la malheureuse Victoria eut-elle prononcé ces mots que, s'élançant d'une ouverture de la montagne, le maure parut. Son air, quoiqu'un peu soucieux, avait encore plus d'élévation et de feu que de coutume. Si auparavant elle avait hésité pour suivre la conduite qui lui était prescrite dans son songe, cela ne dura pas long-tems. Elle oublia la vision, et la présence de Zofloya dissipa toute réflexion sérieuse, et tout dessein de le fuir. Il lui prit la main, et dit d'un air caressant:

«Vous ne voudriez pas me quitter, Victoria?»

Cette question lui parut étrange. Avait-il une si exacte connaissance de ses pensées?

«Comment donc, Zofloya? vous avez un don tout particulier pour me deviner.