»Parle, parle donc à ta pauvre mère, Victoria, lui dit vivement son frère. As-tu toi-même été assez irréprochable dans ta conduite, pour affecter cette sévérité déplacée, et n'as-tu pas besoin ainsi qu'elle, de miséricorde?»

»Ah, que voilà qui est bien dit! s'écria Victoria en riant amèrement; si ma conduite a été fautive, si je me suis égarée, à qui doit-on s'en prendre? ma mère, poursuivit-elle, en regardant Laurina hardiment, vous avez abandonné vos enfans, pour suivre un séducteur, et il vous en a récompensée, comme cela devait être. C'est vous qui avez causé ma perte, et c'est à vous à répondre de mes crimes: puis-je ... ah! puis-je songer à tous les excès auquels je me suis livrée, sans vous en regarder comme la cause première? vous m'enseignâtes à m'abandonner sans retenue à toutes mes passions.... C'est pour cela que j'ai empoisonné mon mari, causé la mort de son frère, et égorgé une orpheline sans défense: ce sont ces crimes ... tous, oui tous, que je dois à votre exemple, et c'est ce qui m'a fait exiler méprisée, au milieu des brigands, dont le noble fils, qui vous soutient dans ses bras, est le digne chef!... c'est pour cela....»

»Silence, monstre dénaturé, cria Léonardo! puisse le ciel paraliser ta langue envenimée. Malheureuse! comment oses-tu, dans des momens pareils, joncher d'épines le chevet de mort de ta mère? mets-toi à genoux, créature barbare, et prie Dieu ainsi qu'elle, de te pardonner.»

L'audacieuse Victoria ne répondit à son frère, que par un sourire de mépris, et resta immobile.

Laurina s'appuya sur le sein de son fils, en se cachant la tête: des convulsions la saisirent. Elle leva les yeux par intervalle, pour trouver dans ses traits les sentimens d'amour filial qu'elle ne pouvait plus attendre de sa fille; l'instant de sa mort approchait: elle serra la main de Léonardo, tandis que son œil lui exprimait sa reconnaissance. Elle regarda encore Victoria, qui semblait de glace devant sa mère expirante.

L'agonie de l'infortunée augmenta; son cœur battit avec violence, puis cessa tout-à-coup de se faire sentir; ses yeux se couvrirent ... une sueur froide mouilla son visage; et elle prononça dans des accens à peine articulés: »Dieu terrible, mais juste, pardonne ... miséricorde sur ta créature.»

Ce furent les derniers mots qui sortirent de ses lèvres; un frisson parcourut sas membres ... c'était le dernier effort de la vie entre la mort ... elle cessa d'exister.

Quand Léonardo n'eut plus à douter que sa mère était expirée, il la remit doucement sur son chevet, et s'agenouillant auprès de son lit, il tint sa froide main contre ses lèvres, et des pleurs abondans coulèrent de ses yeux.

»Insensé, dit Victoria, qui le regardait avec pitié, comment peux-tu être assez faible pour pleurer sur le sort de celle qui t'a fait ce que tu es, le vil chef d'une troupe de voleurs? Gémis si tu veux, non de cette mort, mais du métier que tu fais, tandis que tu devrais figurer parmi la première noblesse de Venise!

—Ame basse et endurcie, répliqua Léonardo avec dignité, le vil chef d'une troupe de voleurs peut pleurer sans honte sur les erreurs et l'affreuse destinée d'une mère coupable. Il gémit aussi de l'amertume que ta cruauté a apportée à ses derniers instans. Tu ne te rends pas justice, fille barbare, en l'accusant des crimes que tu as commis. Ce, n'est pas son exemple qui t'a pervertie, mais bien ton mauvais naturel. La sévérité et la bonne conduite d'une mère pouvaient bien reprimer tes passions; mais une meilleure éducation ne l'eût jamais rendue bonne, ni vertueuse.