«Mais, pourquoi y retourner, mon ami?»

«Parce que telle est ma volonté, répondit-il hautement. Sachez compter sur moi, même à l'instant du plus grand danger. En voilà assez; ne parlons plus de cela, ajouta-t-il d'un air radouci. Rentre, et sois tranquille, ma Victoria.»

Elle obéissait; Zofloya, content de sa soumission, lui permit de faire encore un tour dans les montagnes avec lui, puis la conduisit à la petite porte de la caverne, où il n'entra pas, au grand déplaisir de Victoria. Il alla d'un autre coté. L'heure du coucher vint sans quelle put le voir, et elle se mit au lit, indifférente sur le sort des autres, mais excessivement troublée sur le sien.


[CHAPITRE V.]

Avant que de terminer le récit de cette histoire terrible, il ne sera pas tout-à-fait hors de propos d'apprendre à nos lecteurs, qui peut-être se sont intéressés pendant quelques instans au sort de l'infortuné et coupable Léonardo, ce qui a pu le porter à renoncer totalement à ses sentimens si exaltés sur l'honneur, et à dégrader entièrement l'illustration de sa naissance, dont il paraissait si fier.

Il est une chose malheureusement trop vraie; c'est que l'humanité fragile, une fois entraînée dans l'erreur, perd souvent de vue les moyens d'en sortir; et que n'écoutant que le langage trompeur des passions, elle marche toujours en avant pour l'autoriser à s'y livrer davantage. L'homme probe, le cœur vertueux deviendra donc criminel, s'il néglige de s'appuyer, à l'approche des tentations, de cette force divine qui soutient la faiblesse, et aide le pécheur à s'arracher même aux plus grands crimes, s'il le désire sincèrement.

Léonardo, fils d'une mère déshonorée, Léonardo devint lui-même vicieux, et un assassin; il désespéra de son sort. Il crut qu'il était devenu étranger à tous les nobles sentimens. Il lui sembla que le crime se lisait sur son front comme sur celui de Caïn; que ses mains étaient toujours tachées de sang, et que tout dans la nature devait avoir horreur de luai. En ces momens de trouble, les caresses de Matilde étaient repoussées; il se voyait prêt à lui vouer de la haine et à la fuir pour jamais. Ainsi que ces malheureux coupables que la société repousse de son sein, que le mépris accable, et qu'une sévérité, souvent préjudiciable au repentir, condamne au désespoir en leur refusant toute idée de pardon, Léonardo, pour se venger de ses malheurs, de l'espèce humaine, se prépara à en devenir le tourment.

«Je suis perdu, se disait-il en délire, et quand Matilde Strozzi le laissait à ses réflexions! si je reparais dans ma patrie, l'échafaud sera mon lit de mort, dans le cas où l'agonie de mon cœur ne m'enlèverait pas à un supplice ignominieux. J'ai tué ma soeur! elle vivait criminellement avec celui que, sans le connaître, je devais poignarder! O misère affreuse ... destinée épouvantable que m'aura valu.... Il s'arrêta; un souvenir révoltant troubla son esprit. «Monstre, s'écria-t-il ensuite, je te trouverai ... je te chercherai par toute la terre, et il ne sera pas de moyens que je n'emploie pour satisfaire ma trop juste vengeance; c'est donc toi qui es cause que le crime est la seule profession qui me reste aujourd'hui! va, je te trouverai, fusses-tu au fond des enfers.» Léonardo, en parlant souvent de la sorte, marchait à grands pas, tantôt frappant rudement la terre de son pied, tantôt s'armant de tout ce qui se présentait sous sa main, et qu'il brisait bientôt en éclats, comme s'il eut cru se battre contre quelqu'un, puis se calmant un peu, il tombait sur un siège en versant un déluge de larmes. Matilde le surprenait souvent dans cet état de frénésie, et cherchait par ses caresses et ses raisonnemens à consoler celui que, malgré l'inconstance de son caractère et sa méchanceté naturelle, elle aimait avec sincérité, et que même elle adorait toujours.

Voyant que Léonardo s'abandonnait fréquemment à ces irritations d'humeur, et craignant qu'il n'en vint à se déplaire en sa société, le jeune homme pouvant prendre un parti violent qui l'en séparât à jamais, elle rêva aux moyens de le distraire de ses nuisibles pensées.