Le lieu qu'ils avaient choisi pour retraite, offrant peu de sujets d'occuper un esprit actif, et d'éloigner l'ennui qui ne pouvait manquer de surprendre deux êtres ayant chacun besoin de varier l'uniformité de leurs jours, il était à propos, pour leur intérêt, d'aviser aux moyens d'en rompre la monotonie, et c'est ce à quoi songea Matilde Strozzi.
Il se passa peu de jours avant que le hasard lui offrit l'occasion de mettre le plan qu'elle nourrissait à exécution. Léonardo et elle s'étaient déjà promenés plusieurs fois dans une partie de l'île extrêmement agréable, et où le jeune homme s'amusait à tuer des cailles, dont on sait qu'elle abonde en un certain tems de l'année. Matilde lui fit renouveler souvent, cet exercice qu'elle partageait avec lui. Mais on sait que Léonardo s'était trouvé indisposé et qu'il avait besoin de repos, elle alla seule se promener le long d'un petit bois qui s'avançait presque jusque dans la mer. Cet endroit formait une anse où les eaux reposaient tranquillement. Elle s'assit sur une pointe de rocher, les yeux portés sur la mer Adriatique, et vit bientôt une barque s'avancer de son côté. Il lui sembla que plusieurs hommes la conduisaient, et elle les crut pêcheurs; mais quand ils furent plus proches, leur costume singulier et leur nombre de huit qu'elle compta, lui donnèrent quelqu'inquiétude. Matilde n'était pas peureuse; son intrépidité au contraire l'avait déjà tirée, ainsi que Léonardo, de plusieurs dangers qu'ils avaient courus dans leur voyage de Venise à l'île de Capri, et auxquels celui-ci étant seul et ayant une femme à défendre, n'aurait pu se soustraire, sans cela. Matilde portait constamment un poignard sous ses vêtemens, et avait de plus un fusil avec elle en ce moment. Aussi attendit-elle tranquillement que ces hommes fussent à terre. Un d'eux, assez bien mis, et qui paraissait être le maître de la barque, s'avança vers le petit bois dont on vient de parler; il était de grande taille, portant un sabre à son côté et des pistolets à sa ceinture, ce qui ne rendait pas son extérieur rassurant. Quand il apperçut Matilde, il tourna les pas de son côté. Elle se tint debout alors, en tenant son fusil de ses deux mains. L'homme hésita.... Il fit un geste de la main comme pour la rassurer, et s'approchant davantage.... «Je ne me trompe pas, dit-il, c'est ... Matilde Strozzi ... c'est ma sœur! Matilde crut également le reconnaître, et le regardant d'un air interdit, elle le nomma.» Je suis Raffalo Strozzi, cela est vrai; mais comment se fait-il que la belle Matilde habite un séjour si peu fait pour ses charmes, et quels sont les liens qui l'y retiennent? Matilde lui promit de répondre à ses questions; mais plus pressée elle-même de savoir les aventures qui étaient arrivées à son frère depuis leur séparation, elle le pria de les lui raconter.
Tandis que la Florentine Strozzi usait de toute son adresse pour captiver les hommes les plus beaux et les plus riches de Venise, afin de pouvoir se livrer amplement à ses goûts de luxe et plaisir, son frère ayant aussi peu de principes qu'elle, et voulant faire fortune de son côté par quelques moyens que ce fut, s'enrôla sous le pavillon d'un corsaire. Ses talens et son intrépidité le rendirent l'ami du capitaine, avec lequel il fut heureux pendant un tems. Mais une galère de Malte qui les poursuivit jusque dans le golphe de Venise, les força de se jeter sur un récif où leur mâture fut extrêmement endommagée, et d'où ils eurent peine à se tirer après avoir jeté une partie de leurs richesses à la mer, pour en sauver quelques débris. Le capitaine en mourut peu après ce naufrage, et Raffalo gagnant terre, renonça au métier périlleux qu'il avait entrepris pour se réunir à une troupe fameuse de Condottiéris qui se cachait dans les Appennins, et qui faisaient leurs escursions par toute l'Italie, se mettant quelquefois en mer pour éviter d'être poursuivis, ou pour guetter quelque nouvelle proie.
Raffalo Strozzi ne tarda pas à avoir un grade supérieur dans la troupe, et ce fut dans ses courses vagabondes qu'il apprit que sa sœur n'était plus à Venise et qu'on la croyait dans les environs de Naples, vivant avec un jeune noble qu'elle avait emmené. Raffalo n'en savait pas davantage, mais voulant retrouver cette sœur, et ayant une raison particulière qui l'appelait dans le midi de l'Italie, il y rodait depuis quelques semaines, lorsque le hasard la lui fit retrouver dans l'île de Capri, où lui et son monde venaient se rafraîchir quelques instans.
Matilde ayant entendu le récit de son frère, conçut la pensée de tirer parti de la rencontre. Elle eut une conversation particulière avec lui, et s'entendant tous deux à merveille, ils formèrent un projet qu'ils voulurent mettre à exécution le plutôt possible.
La Florentine retourna auprès de Léonardo, et le reste de la soirée fut employé par elle en discours propres à inspirer au jeune homme un dégoût réel pour la retraite que la nécessité leur avait fait choisir, et un désir de rendre leur existence plus sûre et plus agréable. Elle lui représenta la gêne extrême dans laquelle ils se trouvaient, et le danger infaillible de se voir bientôt privés de toutes ressources, s'ils n'y mettaient ordre. Elle en vint ensuite, mais avec ménagement, à lui inspirer l'idée de se venger de l'ennemi de sa famille, et lui fit entendre que les moyens de punir le traître Adolphe étaient faciles à trouver. «Quittons ce triste séjour, dit-elle. Il me reste encore quelques bijoux de valeur qui serviront à nous défrayer d'un voyage indispensable. Mon ami, il faut absolument tenter la fortune, et nous venger tous deux de la perfidie des humains.» Matilde s'arrêta. Léonardo, la regardant avec curiosité, paraissait attendre qu'elle lui communiquât extérieurement ses idées; mais la Florentine ne dit plus rien que de vague ce soir-là, et se contenta de démontrer à Léonardo le besoin urgent de prendre un parti.
Elle venait simplement de dresser ses batteries, et elle remit au lendemain à en faire usage.
A peine le jour avait-il paru, qu'un coup assez violent se fit entendre à la demeure de deux exilés. Un homme à figure redoutable entra en disant qu'il avait à parler au fils de feu le marquis de Lorédani. Ces paroles dites très-haut, furent entendues de Léonardo, qui ne faisait que s'éveiller et qui en frissonna. Qui pouvait avoir découvert sa retraite? Serait-ce ... l'homme entra sans attendre, et s'avançant vers le lit qu'il aperçut au fond d'une chambre, il présenta à celui qui y reposait encore le billet suivant:
«Le jeune Léonardo, fils du marquis Lorédani, s'est rendu coupable d'un assassinat envers sa soeur, et il se cache maintenant dans un coin obscur de l'île de Capri avec une femme qui s'est associée à son sort. Celui qui pourra débarrasser le comte Adolphe d'un ennemi semblable, et lui donner des nouvelles certaines de sa mort, peut compter sur une récompense de sa part, égale au service qu'il en recevra.
P. S. Matilde Strozzi est le nom de la femme qui vit avec lui; elle peut être épargnée. Ce n'est pas à elle qu'on en veut.