Léonardo, ayant lu ce billet étrange et sans signature, s'empara sur-le-champ de son poignard; il allait s'élancer sur l'homme qui était devant lui, lorsque celui-ci, fort calme et sur ses gardes, lui dit: «Ne craignez rien, monsieur; je suis au contraire ici pour vous sauver, et ma sœur que voilà, est garante de votre sûreté personnelle.» A ces mots, Matilde fit une exclamation en paraissant étonnée de voir son frère, (car elle n'avait pas dit à Léonardo sa rencontre de la veille pour des raisons qu'on sentira.) «Oui, ajouta celui-ci, je suis Raffalo Strozzi, et chargé d'un emploi que je suis loin de vouloir remplir. Vos malheurs, que j'ai appris en différens tems, m'ont intéressé pour vous, et ma sœur que je savais retrouver ici, peut vous attester que je ne nuis jamais à qui ne m'a jamais fuit de mal; mais ma haine est mortelle pour ceux dont j'ai eu grièvement à me plaindre. Seigneur Léonardo, il ne tient qu'à vous de vous venger de l'ennemi de votre famille. Il habite une campagne fort isolée et située aux pieds des Alpes. Engagez-vous dans mon parti; moi et mes camarades sont braves et gens d'honneur, quoique réunis pour corriger les injustices du sort. Quittez cette île; je vous en offre les moyens. Une barque solide vous conduira en peu de tems à Porento, où vous serez aussi en sûreté qu'ici. Delà nous nous rendrons dans les montagnes, et je vous présenterai au chef puissant de nos troupes libres; il vous accueillera comme il fait de tous ceux que l'injustice des hommes, ou les malheurs, ont obligés à se rendre indépendans et maîtres à leur tour du sort d'autrui. Adieu, je vous laisse à vos réflexions; il s'agit pour vous de la mort, si vous ne prévenez une trahison, et de votre salut autant que de votre bonheur, si vous acceptez mes offres. Dans deux heures je serai de retour, et d'après votre décision nous partirons, car je ne puis attendre une minute de plus.
Après ce brusque discours, Raffalo sortit, et Léonardo, excessivement pensif, se leva en silence. Matilde témoigna son étonnement de retrouver de la sorte un frère qu'elle dit le meilleur comme le plus brave des hommes. «Il a eu aussi beaucoup à souffrir dans sa vie, observa-t-elle, et ce parti qu'il aura pris, n'est sans doute que le résultat de son ressentiment contre l'espèce humaine.»
«Mais, Matilde, ton frère est un brigand, s'écria Léonardo, en sortant de sa rêverie.» Le mot est un peu dur, mon ami; je le regarde, moi, comme le défenseur de l'opprimé et un vengeur en besoin. Pourquoi n'accepterions-nous pas les offres qu'il nous fait? Est-il un moyen plus sûr de nous cacher, que parmi ces hommes, qui, j'aime à le croire, observeront envers nous les lois de l'hospitalité avec plus de franchise que maints traîtres dans le monde? D'ailleurs il ne nous reste plus d'autre ressource pour exister, et, je l'avoue, je tremble, cher Léonardo, sur notre avenir.» Matilde continua ainsi à persuader un jeune homme, qu'elle avait déjà perdu pour la société, à achever sa carrière dans le crime; et Léonardo entraîné par ses nouvelles séductions, réfléchit peu, combattit faiblement avec sa conscience, et se détermina à s'associer à des hommes dont il pouvait se servir en tems et lieux pour exécuter ses vengeances. On voit que Matilde avait fait parfaitement la leçon à son frère; elle parvint également à décider Léonardo, qui ne réfléchit pas autrement sur la singularité du billet que venait de lui laisser Raffalo, et consentit à le suivre dans le séjour odieux ou celui-ci voulait le conduire.
Strozzi revint dans deux heures, et, tout étant prêt, Léonardo s'autorisant du parti dans lequel il se laissait entraîner, par l'espoir de trouver en quelque lieu le séducteur de son infortunée mère, et de tâcher d'arracher celle-ci à une vie misérable, donna sa parole qu'il s'attacherait fidèlement à la fortune de ses amis, pourvu qu'on secondât son désir de vengeance par tous les moyens à employer.
Matilde fit signe de l'œil à son frère de promettre, et celui-ci jura de prendre à cœur ses intérêts et sa vengeance comme les siens propres.
On déjeûna, et ce trio d'êtres corrompus quitta l'île pour aller dans un lieu connu de Raffalo, ou ils trouvèrent le chef des Condottiéris. On sait que le brigand ayant été tué, Léonardo devint chef à son tour, et ce fut alors qu'il s'occupa uniquement à chercher à satisfaire sa vengeance. On vient de voir comment ce désir fat rempli au moment où il ne s'y attendait pas.
[CHAPITRE VI.]
Le jour était fort avancé, quand Léonardo, qui n'avait point quitté le souterrain depuis la mort de sa mère, entendit le signal ordinaire de la troupe pour rentrer.
Elle n'avait pas coutume de revenir à pareille heure (à midi); il pensa qu'il lui était sans doute survenu quelque chose d'extraordinaire, et s'empressa d'ouvrir. Quelques-uns des voleurs se jetèrent dans la caverne d'un air épouvanté.