«Messieurs, sortez à l'instant de cette caverne; car, si vous y restez, il va vous arriver un grand malheur. Vous suivrez mes mouvemens, et, pour vous prouver que je ne cherche aucunement à me sauver de vous par cet avertissement, voici mon poignard, prenez-le, et soyez convaincus que je n'ai nulle envie d'imiter le capitaine.»

Les soldats et leurs officiers furent interdits à cette annonce du maure; portant leurs regards de tous côtés, ils se disposaient à suivre son conseil. Zofloya, passant alors son bras autour de sa compagne, s'éloigna de quelques pas. Soudain un bruit effroyable se fit entendre; la caverne et même les montagnes semblèrent s'écrouler; plusieurs pierres énormes se détachèrent des murs, et le plancher se fendit dans différentes parties. A ce prodige, les soldats terrifiés ne retinrent pas plus long-tems les brigands, mais se hâtèrent de sortir d'un lieu aussi dangereux. Victoria, quoique soutenue par son ami, chancelait par l'effet que lui causait cette commotion étrange. Mille horreurs s'offrirent à sa vue, ses yeux se fermèrent, et n'en pouvant plus, elle s'évanouit. En reprenant ses sens, elle se trouva dans une plaine spacieuse, toujours soutenue dans les bras du maure. Un nombre infini de gardes les entouraient. Elle regarda par-tout avec frayeur, doutant si elle existait.

«O Zofloya, Zofloya! dit-elle avec épouvante, où sommes-nous? ce n'est plus ici la caverne, mais c'est le même danger. O! mon ami, tire-moi au plus vite de cette horrible situation. Regarde comme nous voici gardés à vue. Par où nous sauverons-nous?... il n'y a nul espoir ... eh, que n'ai-je comme Léonardo le courage de me soustraire à la mort ignominieuse que je vais sans doute recevoir!»

«Ne voulez-vous donc jamais croire en moi, dit le maure avec impatience. Je vous ai dit que je vous sauverais de ce que vous craignez le plus. Quoiqu'entourés par un si grand nombre d'hommes, nous n'en sommes pas vus. Jure-moi donc, ma Victoria, que tu te confies à moi ... entièrement, sans arrière-pensée, et je t'emmène loin d'eux.»

«Oh! je le jure, je le jure, dit-elle accablée.»

Le transport fut plus prompt que la minute. Elle se vit sur le sommet d'un rocher. Zofloya la porta vers une extrémité où il s'assit. Une terreur excessive s'empara d'elle, en voyant le précipice qui était à ses pieds, mais elle n'osa parler. Cet abîme recevait les eaux rapides d'une cataracte dont le bruit rendait presque sourd. L'écume qui en sortait s'élançant sur les bords du précipice, retombait ensuite pour se réunir à la masse de ses eaux. Cette chûte épouvantable raisonnait comme le tonnerre en s'abîmant, et le creux profond de l'abîme rendait un écho qui retentissait aux environs.

Victoria, l'esprit ainsi que le courage totalement perdus, crut voir l'ombre de la belle Lilla s'élever du milieu de l'abîme. Elle était triste et couverte de blessures. Mais bientôt vinrent se joindre à elle celles de Bérenza et de son frère Henriquez. Ces trois ombres planèrent autour de Victoria, en paraissant la menacer, et lui montrant le vaste sépulcre qui était à ses pieds. Puis, s'élançant tout à coup dans les bras l'un de l'autre, la charmante Lilla entre son frère et son époux, un rayon céleste vint les environner; la joie se répandit sur leurs traits aériens, et montant rapidement dans les airs, des séraphins couverts d'or et d'azur, les transportèrent au même instant dans les cieux. Le firmament cessa de briller; et Victoria, qui vit ce tableau d'abord avec épouvante, et ensuite avec un frémissement de rage, tomba dans le dernier excès de douleur. Les remords commencèrent à se faire sentir, et se frappant les mains avec violence, elle poussa un soupir déchirant.

«Eh bien, Victoria, dit le maure d'un ton qui n'était plus celui dont il se servait pour lui parler, eh bien, te voici à la fin de toutes tes craintes, ni l'explosion, ni les gardes, ni une mort ignominieuse ne doivent plus t'épouvanter. Te voilà maintenant bien au fait de ce que je puis. Je t'ai surveillée jusqu'ici; je t'ai accompagnée et servie jusqu'à cet instant, mais s'il faut encore te garantir de maux à venir ... de toute peine en ce monde, tu ne peux te dispenser d'être entièrement à moi.» «Oh! Zofloya, quelle est cette vision? par quel pouvoir surnaturel les malheureuses victimes de mes horribles passions viennent-t-elles de m'apparaître? car, je les ai vues, hélas! trop bien vues.» «Tout cela va s'expliquer, Victoria; mais, avant tout, dis, oh dis si tu es entièrement à moi?»

—Point d'évasion, Victoria, cria sévèrement le maure. Je ne veux pas d'abandon forcé. Ne m'as-tu pas promis d'être tout à moi, et ai-je abusé jusqu'ici de ma propriété? cependant, ajouta-t-il d'un ton plus doux, je ne veux te contraindre à rien, ma digne compagne, et malgré le vif désir que j'ai de jouir de mon bien, il ne faut pas que la seule complaisance te porte à y consentir. Dis donc une fois pour toutes, ma Victoria, ma tendre amie, te donnes-tu irrévocablement de cœur, de corps et d'âme à ton Zofloya?

—Oui, oui pour jamais, Zofloya. Mais pourquoi me tourmenter ainsi. Je t'aime et ne désire que de t'en donner des preuves, dit-elle charmée du retour apparent du maure. De grâce, maintenant, éloigne-moi d'ici, arrache-moi à tant de terreurs à cette vue épouvantable ... après cela, tu feras ce que tu voudras de ma personne.