Tandis qu'elle y rêvait, marchant lentement le long du mur, elle remarqua qu'elle n'était pas encore venue dans cette partie de l'habitation. Enfin une petite porte enfoncée et cachée plus de moitié par la charmille, vint enchanter sa vue: deux verroux énormes et une forte serrure la fermaient. Elle appela Catau, et la lui montra, en demandant si elle savait où cette porte conduisait. La paysanne regarda vîte par le trou de la serrure, et dit: dans le bois qui entoure cette maison, mam'selle; mais à moins que d'être dehors, je n'en puis savoir davantage.—La première partie de sa réponse suspendit la respiration de Victoria: dans le bois, répéta-t-elle tout bas, en regardant aussi. Et, ne pourrait-on ouvrir cette porte, Catau?
—Non, mam'selle, que je sache, et quand çà serait possible, vous savez bien que la signora ... vous savez que....
—Je vous entends, Catau; mais vous ne croyez pas qu'il y aurait un grand mal à se promener dans ce bois, et supposons que la signora l'ait défendu, personne n'irait le lui dire.
—C'est vrai, reprit Catau, d'un air pensif. C'est vraiment ben dur d'être enfermée comme çà; mais Sainte-Vierge, comment ouvrir cette porte?
—O! ma chère Catau, rien n'est impossible aux gens de bonne volonté. Il vous serait facile de vous procurer la clef sous un prétexte quelconque, et alors vous pensez combien il serait délicieux de se trouver hors de l'habitation de la méchante signora.
—Il me vient une idée, mam'selle ... oui, je pense une chose. Faut pas que je demande la clef, çà serait tout dire. Je me souviens qu'avant votre arrivée ici, la signora m'envoyait souvent chez Ambrosio, le jardinier, et que j'ai vu dans la serre où il met ses outils, un gros paquet de clefs toutes rouillées. Je gage que je mettrais ma main sans y voir, à l'endroit où le paquet est pendu.
—Eh bien! cria Victoria que son impatience naturelle empêchait de se contraindre; eh bien, allez les chercher, nous les essayerons, sur-le-champ.
—Oh! que nani, mam'selle, dit doucement la fille, çà ne peut pas se faire comme çà. Voici la nuit qui vient, et la signora nous a déjà peut-être cherchées. Puis Ambrosio doit être rentré et occupé à ranger ses outils dans la serre. Demain, quand il travaillera bien loin dans le jardin, je guetterai le moment où je ne verrai plus personne, et me glisserai où sont les clefs. Il faut pour çà que je passe chez lui, car la serre est dans une petite cour derrière. Je ferai semblant de roder, et zeste j'attraperai le paquet sans réveiller la souris; mais il faut me promettre, mam'selle ... de ... de ne pas me vendre, ni rester long-tems dehors. Je ferai alors tout ce que je pourrai pour vous obliger. Dites, mam'selle, n'est-ce pas que vous ne me vendrez pas.
Victoria était aux anges ... les pieds lui brulaient d'envie de passer la barrière que la signora avait mise à ses promenades; cependant elle acquiesça avec une tranquillité apparente aux arrangemens de Catau, et retourna malgré elle à la maison.
Toute la nuit fut passée entre la crainte et l'espoir. Victoria excessivement agitée, souffrait encore de la contrainte qu'elle s'imposait. Elle eut la plus grande peine à se contenir dans les bornes qu'elle s'était prescrites; ce travail continuel sur son humeur avait déjà produit des marques visibles sur sa personne, au point qu'elle en était devenue fort pâle et très-maigre. Cependant ses yeux n'avaient rien perdu de leur feu; quoique chargés parfois de mélancolie, ils indiquaient encore tout ce qui se passait dans son âme altière et vindicative.