Le lendemain, vers midi, Catau, qui n'avait pas paru depuis qu'elle était levée, (car la signora la fesait coucher dans la même chambre que Victoria), entra brusquement, et après avoir ferme la porte avec soin, elle tira le gros paquet de clefs de sa poche. L'œil de Victoria étincela, et la pourpre d'orient vint ranimer ses joues. Elle les dévorait ... elle se croyait déjà devant l'intéressante porte. Ce n'était cependant pas le moment de tenter l'aventure, car ayant besoin de rester un peu long-tems à essayer les clefs, l'heure du dîner pouvait les surprendre, et le soupçon marcher, c'est pourquoi elle remirent au soir leur essai.

Néanmoins, dans cette conduite de la simple Catau, il n'y avait pas la plus petite intention d'aider Victoria à s'échapper: elle était à mille lieues de cette idée qui l'eût fait frémir; mais, si dans les commencemens elle avait traité Victoria avec brusquerie, ce n'avait été que pour obéir aux ordres de la signora; peu-à-peu, selon qu'il est naturel à un bon cœur, elle s'était ennuyée du rôle qu'on lui faisait jouer; elle avait repris sa douceur et son obligeance, et était redevenue respectueuse, ce qui convenait beaucoup mieux à ses sentimens. Outre ce, le rang de la jeune Victoria, qu'elle n'ignorait pas, produisit sur elle l'effet ordinaire d'en imposer aux inférieurs, quand sur-tout il est accompagné de noblesse et de dignité.

Victoria, qui s'était aperçue avec plaisir d'un changement de conduite dans sa gardienne, se défit elle-même, autant que possible, de sa hauteur habituelle; ayant un point de vue fixe, elle montra à Catau une sorte de condescendance approchant de l'amitié. Elle lui fit quelques petits cadeaux: de ce qui était en son pouvoir, (car la signora, pour la guérir, soi-disant, d'une vanité qui ne tendait qu'à la perdition de son âme, lui avait ôté la plus grande partie de ses bijoux et ajustemens.) Victoria donna donc ce qu'elle put, et les bagatelles qu'elle offrit avec grâce à Catau, firent un grand plaisir à cette dernière. La bonne fille n'était pas exempte du petit esprit mercenaire appartenant à ses pareilles. Ainsi, d'après ce, elle étendit volontiers la sphère des consolations de Victoria et de ses amusemens solitaires. C'est par cette raison qu'elle avait pris les clefs, comptant bien n'en faire usage que pour lui procurer une nouvelle satisfaction pendant quelques instans.

Le soir donc, elles descendirent de bonne heure dans le jardin, et abordèrent l'avenue déjà décrite. L'anxiété la plus forte donnait des aîles à Victoria, et elle fut bientôt à la porte qui avait excité dans son âme un espoir si séduisant. Elle prit brusquement les clefs des mains de la paysanne, et tremblante de vivacité, en essaya plusieurs. Une parut appartenir à la serrure: Victoria voulut la tourner, mais peine inutile! il était réservé à la forte main de Catau de triompher de la rouille et du fer. Elle enfonça la clef avec violence et tourna ... mais deux énormes verroux empêchaient de savoir si le pêne était tiré. Enfin Catau s'empara d'une pierre, et frappant de toutes ses forces le bouton des verroux, la porte cèda et fut ouverte.

Quelle joie pour la pauvre prisonnière! elle s'élança comme un oiseau qui fuit de sa cage, dans le bois charmant qui était devant elle. La prudente Catau ferma la porte, et suivit Victoria qui regardait avec attention de tous côtés: aucune nouvelle barrière ne se présentait ... osera-t-elle s'échapper? Plongée dans la réflexion, elle restait indécise.—Catau, dit-elle, d'un air insouciant, pourrais-tu me dire de quel coté est Venise?

—Venise, mam'selle (et Catau se tournait de droite et de gauche), Venise est là, j'en suis sûre, répondit la fille en montrant du doigt.

Ainsi donc, dit Victoria, en marquant la gauche avec mépris, Montebello est de ce côté.—Mille réflexions insuportables à endurer s'offrirent à son esprit. Elle se tourna brusquement, et d'un air qui semblait dire, maudit soit le lieu ou j'ai été si indignement trompée, maudit soit l'air qu'on y respire.

Mais que ses sensations furent différentes, en regardant d'un autre côté. Venise est là, se disait-elle, et par conséquent c'est là que demeure Bérenza! La distance qui, ainsi que la mort, augmente le mérite de l'objet aimé, et à laquelle était joint de plus le souvenir de l'artifice mis en usage pour l'en séparer, l'y fesait penser avec tendresse. Sans ces circonstances, il est bien à croire que Victoria n'en eût pas également ressenti. O cher Bérenza! continuait-elle de penser, puis-je espérer de te revoir jamais?

Cherchant cependant à ralier ses pensées, Victoria prit le bras de Catau, et marcha en silence. Mille songes divers flottaient encore dans son imagination. Le tout se passait insensiblement jusqu'au moment où Catau lui représenta avec respect qu'il était convenable de rentrer, ce qui la sortit de ses rêves sur l'avenir; et elle sentit la justesse de l'observation de la paysanne.