[CHAPITRE VIII.]
On présume bien que l'esprit de Victoria fut tout à son projet d'évasion. Il ne se passa pas un jour sans qu'elle engageât Catau à étendre leur promenade de plus loin en plus loin, et la signora ne devina point qu'elles eussent pu découvrir ce passage, et encore moins osé le franchir. Chaque jour aussi notre jeune demoiselle devenait plus silentieuse, et souffrait plus patiemment les dures remontrances, les observations malignes de sa geolière, sentant que c'était le moyen le plus sûr de servir son projet.
A la fin, ne pouvant plus supporter de délai, elle résolut de mettre à exécution ce qui faisait depuis long-tems l'objet de son attente. Ainsi, le lendemain soir, elle fit tant de caresses à la confiante Catau, que celle-ci consentit a l'accompagner beaucoup plus loin quelles n'avaient encore été. Alors Victoria adressant à la fille étonnée, lui dit: Catau, je ne veux plus retourner au Bosquet. Mon tems d'esclavage est fini; j'irai maintenant où il me plaira ... à l'est; à l'ouest, au nord ou au sud. C'est pourquoi, écoute bien ce que j'ai à te proposer; il faut changer tes habits contre les miens. Pour t'en récompenser, je te donnerai cette bague de diamans que j'ai cachée à la vieille signora. Tu pourras aisément rentrer à la maison, ainsi que nous l'avons fait jusqu'ici, et te rhabiller ensuite comme tu voudras. Si l'on te demande ce que je suis devenue, tu diras, comme cela est vrai, que tu non sais rien. Si, après toutes ces questions, la signora prend de l'humeur et te chasse, n'en prends aucun chagrin, car ce diamant, qui est d'une grande valeur, t'indemnisera bien au-delà de la perte de ta place. Voilà donc ce que je t'engage raisonnablement à faire. Si tu te refusais à mes vœux, je ne m'en échapperais pas moins; le désir de recouvrer ma liberté, me donnerait des forces pour m'échapper de tes bras.
Catau, toute robuste qu'elle était, devint tremblante comme la feuille, par la fermeté de ce discours; elle n'eut pas le pouvoir de répliquer. Victoria s'appercevant de son air consterné, commença à ôter sa robe, et de l'air le plus doux qu'elle pût prendre, continua de lui parler de la sorte.
—Je vois, Catau, que tu as le bon sens de trouver ma proposition raisonnable, et que tu vas y répondre avec complaisance. Allons, ma bonne fille, déshabillons-nous.
—Oh! mam'selle, que voulez-vous donc faire?
—Quitter un tiran! répondit Victoria les regards étincelans; et je souhaite, Catau, que tu ayes le même bonheur. Voyons, dépêchons-nous, dit-elle, en lui présentant la robe qu'elle venait d'ôter.
La pauvre Catau obéit machinalement. Sa lenteur naturelle ainsi poussée, et sentant dans le fond de son cœur bon et simple, que Victoria n'était pas tout-à-fait à blamer, (car qui plus que la pauvre souffre-douleur Catau avait raison de haïr le pouvoir tyrannique de l'exigeante signora?) elle obéit, mais non aussi promptement que Victoria le désirait. Enfin, pièce par pièce, l'échange des habits se trouva fait et le déguisement complet.
Quoique l'impérieuse Vénitienne eut inspiré de l'amitié à la bonne Catau, par une douleur apparente et son ton insinuant, cependant cette dernière la craignait toujours; l'autre qui s'en apperçut crut devoir employer ce pouvoir dont elle savait parfaitement tirer parti, plutôt que de se sauver sans son consentement; car ce dernier moyen eut réveillé l'engourdissement de la fille, et il était possible alors qu'elle l'eût surpassée en agilité, et qu'elle eût détruit par suite son projet. En outre il était infiniment plus politique de se faire une amie de Catau, que de la rendre ennemie par des menaces ou par une défiance maladroite.
Le changement de vêtemens achevé, Victoria mit sa bague au doigt de la paysanne; et lui pressant doucement la main, elle lui dit: ma bonne fille, mon honnête Catau, si tu peux rentrer à la maison sans être vue, et monter à notre chambre, ferme la porte. Il est vraisemblable que la signora ne nous demandera pas de la soirée. En ne nous voyant pas paraître, elle pensera que nous nous sommes couchées sans souper, ce qui ne lui fera pas de peine, y trouvant un repas de gagné. Nous sommes dans l'habitude de ne la voir que très-tard, le matin, ainsi je serai tout-à-fait loin de sa tyrannie, du moins je l'espère, quand elle me demandera. Catau, nous nous reverrons peut-être encore; sois sûre qu'alors tu ne te repentiras pas de m'avoir obligée.... Adieu, ma bonne fille, vas-t-en ... adieu, ne cherche pas à me suivre, je t'en prie.