La nuit était fort avancée, avant que les explications mutuelles eussent cessé. L'histoire des souffrances de Victoria, chez la signora de Modène, le moyen qu'elle employa pour fuir, et les précautions qu elle prit pour ne pas être arrêtée dans sa fuite, tout fut détaillé avant qu'elle songeât à se retirer. Bérenza lui parla cependant de la nécessité de se livrer à quelques heures de repos. Elle obéit à contre-cœur à son attention délicate, et des femmes entrant, il leur ordonna de conduire la signora dans la chambre qui lui était préparée.

Victoria ne fut pas plutôt dans son appartement, qu'elle dit à ses femmes de se retirer, parce qu'elle était bien aise de se livrer sans distraction à ses pensées; le plaisir avait tellement pris possession de sa personne, que ses mains tremblantes conservaient à peine la force de la déshabiller. Elle fut aussi fort long-temps à s'endormir, après être entrée dans un lit élégant qui avait la forme d'un dôme, était garni de draperies en velours et satin blanc, ornées de franges d'or, et où le tourbillon de ses pensées la suivit. Bercée par les songes les plus brillans et les plus fantastiques, elle s'endormit ensuite pour tout le reste de la nuit.

Bérenza s'était également livré au repos; mais son esprit sensé, quoique charmé d'avoir trouvé un bien désiré, n'avait rien qui tînt de l'agitation ni du délire. Les images qui l'occupaient étaient dégagées des attraits romanesques de la pensée. Il voyait Victoria ce qu'elle était réellement. Son œil juste, qui appercevait ses beautés, discernait ses défauts. Il apprécia ses qualités et ses talens, et voyait en même tems son obstination, sa violence et sa fierté.—Puis-je, se demandait-il, être véritablement heureux avec une créature aussi imparfaite? non, à moins que je ne change les touches trop hardies de son caractère en des qualités plus estimables. Sans cela, je sens que tous ses attraits seraient insuffisans pour m'attacher. Aimer une femme pour ses charmes phisiques seulement, m'est impossible; et ce n'est qu'en y joignant un mérite réel que Bérenza peut se voir fixé. Ce fut en continuant de réfléchir ainsi, que notre philosophe amoureux s'endormit.

Victoria dans sa maison, volontairement en son pouvoir, et corrigée de ses défauts par ses soins et ses conseils, pour se trouver digne ensuite d'une tendresse comme la sienne, voilà ce qui occupait la vanité de ce sage, et telle est souvent la chimère de ses pareils.


[CHAPITRE IX.]

Il fesait déjà grand jour, quand la belle Victoria s'éveilla. Elle sauta à bas du lit, et vit que ses vêtemens de paysanne avaient été changés pour d'autres qu'elle était plus habituée à porter. Elle reconnut en cela l'attention aimable du comte. Après s'être habillée seule, elle sonna, et une femme-de-chambre entrant, lui apprit que son maître l'attendait à déjeuner depuis long-tems, et qu'elle avait ordre de la conduire. Victoria le trouva assis sur un sopha, une table servie devant lui. Il se leva en la voyant et l'emmena s'asseoir à ses côtés. Sa conduite envers la jeune personne parut plutôt celle d'un ami tendre que d'un amant empressé. Tel était Bérenza, dont la façon de penser tendant toujours à la perfection, ne le laissait désirer d'être amant qu'après avoir perfectionné l'objet de ses affections.

Pendant le déjeûner, il causa sur des sujets indifférens, mais encore sans scruter attentivement ce qui se passait en Victoria. Il est pourtant vrai de dire, que le comte avait du goût pour la volupté, mais de cette volupté raffinée, délicate et tenant de la philosophie tout à-la-fois; et comme nous l'avons observé déjà, ce n'était pas la seule beauté du corps qu'il demandait, mais il voulait aussi celle de l'âme.

Victoria appercevant l'embarras de ses manières, chercha tous les moyens de le tirer de son abstraction, et lui tendant les mains avec grâce elle dit: «Bérenza, pourquoi cet air sérieux? vous me disiez que je ferais votre bonheur, si je vous appartenais; maintenant que la fortune nous a réunis, pourquoi paraître moins heureux que quand vous désespériez de m'obtenir? en vérité, cher Bérenza, je suis presque tentée de me croire étrangère à l'amour que vous m'avez pourtant juré.»

Pendant ce discours, Bérenza se leva. Une idée neuve avait pris possession de son âme: c'était la tourmentante, l'inutile réflexion que peut-être il n'était pas distingué exclusivement de Victoria, que peut-être elle n'était venue à lui que pour chercher un refuge contre l'oppression, et que si un autre lui eut fait la cour, il en eut été également préféré. Cette suggestion frappa douloureusement le cœur du sensible philosophe. Il déguisa néanmoins son émotion, et prenant la main de Victoria, il répondit seulement:—Vous m'avez connu distrait, et par fois sérieux, mon amie; je n'ai pas de raison particulière de l'être en ce moment.... N'y prenez pas garde, cela sera bientôt dissipé.