«Chut! s'écria-t-il, en voyant qu'elle allait exprimer sa joie. Il l'entraîna vers une petite porte à laquelle il frappa trois coups. La porte fut ouverte doucement. Bérenza prit la main de Victoria et la fit entrer. Après avoir marché dans un passage long et obscur, il s'arrêta, et tirant un mouchoir de sa poche, il en couvrit les yeux de la jeune personne, en lui disant tout bas: ne craignez rien, ce ne sera pas pour long-tems.»Victoria sourit et ne répondit pas.
Enfin tous deux montèrent quelques marches, et entrèrent dans un appartement. Le comte pressant la main de sa compagne, lui dit d'ôter le mouchoir qu'elle avait sur les yeux. Elle obéit ... une exclamation d'admiration et de surprise partit de ses lèvres; car un salon brillant et somptueux s'offrit à sa vue, et d'énormes glaces placées tout autour, réfléchissaient sa charmante personne.
Bérenza parut jouir quelques instans de sa surprise; puis la serrant entre ses bras, il dit:—Ici, ma bien aimée et seule maîtresse n'aura plus envie de fuir, j'espère, l'homme qui l'adore pour toujours.
—Fuir, répéta Victoria, je ne vous ai jamais fui, Bérenza.
—Serait-il vrai, mon amie? en ce cas, il est besoin d'une explication entre nous, mais ce sera dans un autre moment. Vous paraissez souffrante et fatiguée. Restez ici un instant seule, je vais vous faire donner quelques rafraîchissemens.
En parlant ainsi, il fit asseoir Victoria sur un sopha superbe, et la laissa pour quelques minutes. Les idées les plus agréables vinrent alors prendre possession de son esprit, et, couchée à demi sur le canapé, elle attendit dans une douce ivresse le retour de Bérenza. Ses craintes, son emprisonnement, tout fut oublié devant la perspective des jouissances qu'elle avait si long-tems désirées.
«A présent, mère cruelle et injuste, s'écria-t-elle, tu ne me priveras plus d'un bonheur semblable à celui dont ton cœur égoïste voulait jouir seul! bonheur que sans toi je n'eusse jamais conçu ni souhaité. O ma mère, ma mère! tu m'as trompée, abandonnée; mais je devrai du moins à ton exemple de m'avoir appris le chemin de l'amour et de la volupté.»
Bérenza entra comme elle achevait sa phrase, qui prouvait bien la corruption de ses principes. Quoiqu'enchanté que le hazard eût placé sur son chemin la jeune personne qu'il admirait et aimait, cependant le comte, dont l'âme était délicate, éprouva une sensation pénible à l'aveu de sentimens si libres; mais il blâmait encore plus les auteurs de ce mal, la mère, qui les avait corrompus par son exemple, et le scélérat qui avait perdu la mère par ses séductions perfides. Bérenza se promit bien de restreindre et corriger les dispositions funestes du caractère de Victoria; car quoique voluptueux, ce seigneur possédait une âme noble, vertueuse et philosophique.
Il s'assit auprès de Victoria, et lui prenant la main avec douceur, il s'apperçut qu elle était brûlante, que son poulx battait avec une grande inégalité.—Vous avez donc fait un exercice immodéré aujourd'hui, belle Victoria? dites, est-ce vrai? Victoria sourit, et Bérenza apprit avec peine qu'il y avait plus de vingt-quatre heures qu'elle n'avait pris de nourriture. Il lui ordonna aussitôt de se taire, jusqu'à ce que la nature eût pris assez de force, et la colation qu'il venait de demander arriva aussitôt. Il la pria alors tendrement de manger, et ne répondit qu'après qu'elle se fût suffisamment rafraîchie, aux interrogations pressantes qu'elle lui fit sur la cause véritable de son départ de Montebello.
Quand il lui eut raconté la chose, et la croyance où il était d'avoir agi d'après ses désirs formels, rien n'excéda la fureur quelle ressentit de la trahison qui avait été mise en pratique; et quoique Bérenza fut éloigné d'aggraver son ressentiment, il ne put s'empêcher de trouver juste l'expression de ses sentimens. La ruse qu'on avait employée lui parut indigne, et si un instant auparavant, il s'était senti porté à plaindre Laurina, dans la peine qu'elle devait éprouver de la fuite de sa fille, il ne songeait plus maintenant qu'au plaisir de la voir échappée de ses mains et échappée pour se donner à lui. Il paraissait ainsi, dans le cours de son explication avec Victoria, que surpris de n'en pas recevoir la moindre nouvelle, quoique dans son billet elle lui eut promis de lui écrire pour le rappeler à Montebello, il s'y était rendu de lui-même; que là on lui avait dit que sa belle amie en était partie de sa propre volonté, et avait demandé expressément qu'on le tînt dans l'ignorance de sa retraite. Il semblait que la réflexion l'ayant convaincue de l'indécence qu'il y avait à encourager l'amour du comte, elle s'était décidée à surmonter son inclination, et avait regardé l'absence comme la chose la plus propre pour parvenir à ce but. «J'avoue, dit Bérenza, que connaissant votre caractère, je trouvais ce changement presqu'impossible avec ce que j'en pensais; mais n'ayant pas l'alternative, car je n'étais pas en droit de vous demander à votre mère ni au comte Adolphe, et rebuté par l'air froid avec lequel on me reçut, je partis, dans l'espoir toutefois, que le tems apporterait quelqu'éclaircissement à une chose que je ne pouvais regarder que comme très-mistérieuse.»