Le gondolier, qui fixait aussi Victoria, dont le minois caché sous un grand chapeau, lui sembla des plus jolis, la prit pour ce que ses habits annonçaient, une simple paysanne, et crut facilement qu'elle n'avait pas le sol. Cet homme avait une maîtresse de laquelle il était très-amoureux, mais que ses parens refusaient de lui donner à cause de sa pauvreté, et il la voyait en cachette. Les peines d'autrui sont d'autant mieux senties, qu'elles sympathisent avec les nôtres, et le rustre s'approchant tout contre terre, tandit la main à Victoria, qui la saisit, et sauta lestement sur son bord.

Mais comment décrire les sentisations de la jeune personne alors? elle ne pouvait parler: mille idées riantes accouraient en foule s'emparer de son esprit, et leur jouissance était trop douce pour souffrir d'être interrompue. Cependant, le gondolier croyant avoir au moins droit à sa conversation, pour son obligeance, ne lui permit pas plus long-tems de l'en priver, et dit:—mais, comment, ma jolie poulette, as-tu espéré trouver une gondole à un endroit où il n'en passe pas deux dans un siècle, et encore dans des cas extraordinaires? Si ce n'avait été un cavalier et sa dame, bien jolie aussi, qui sont passés un de ces jours, le matin, pour se faire conduire dans une belle campagne, il y a toute apparence que je n'y serais pas venu. J'ai ben vu, par exemple, qu'il y avait qu'euqu'anguille sous roche, mais ce ne sont pas mes affaires; j'ai été ben paye, çà suffit ... et, comme je dis, sans çà, ma gondole ne serait pas venue ici. Vois donc, la belle enfant, combien tu es heureuse de m'avoir trouvé ... et de passer pour rien encore. Victoria, qui n'avait écouté qu'avec peine le bavardage du gondolier, ne prit garde qu'à ses dernières paroles, et le remercia en le louant beaucoup de son bon cœur. Le gondolier lui sourit alors, en la lorgnant du coin de l'œil ... puis, reprenant son chant, il répondit à la prière qu'elle lui fit d'avancer.

Bientôt, à l'entière satisfaction de Victoria, on découvrit les tours et les dômes de Venise la superbe, qui s'élevaient au-dessus de l'Adriatique. C'était le tems du carnaval: quantité de gondoles élégantes paraissaient sur le lac comme ils approchaient; et ils prirent terre à la place St.-Marc. Victoria renouvela ses remerciemens au gondolier. Il lui fit un signe amical et la posa à terre. Elle resta quelques momens sans bouger, en portant la main à son front. Son cœur palpitait, et elle commença à craindre que chez elle, l'esprit ne fût pas plus fort que le corps. Ses jambes tremblaient, sa tête bourdonnait ... cependant elle revint insensiblement à un état plus calme. La gaîté des rues et des canaux, qui étaient tous illuminés, ainsi que l'élégance des masques, ranimèrent ses sens abattus; elle ne se rappelait plus de sa solitude, ni de la tyrannie dont elle avait souffert, que pour se féliciter d'y avoir échappé.

Comme elle examinait la foule qui continuait d'aller et venir, (ses belles formes, comme nous l'avons observé, cachées sous des habits grossiers, et ses superbes traits ombragés par un grand chapeau de paille), un groupe de masques attira son attention. Au milieu, se voyait un homme de haute et noble stature, et qui surpassait ses camarades; il était revêtu d'un domino de taffetas bleu qui l'enveloppait négligemment, de manière que son épaule gauche et une partie de sa veste étaient à découvert. Il portait au chapeau à l'espagnol, de velours noir, surmonté de trois plumes blanches comme neige. Une gance de diamans relevait le chapeau sur le front.

Cette tournure gracieuse frappa Victoria, et elle eut quelqu'idée de l'avoir vue autre part. Cependant ce costume l'empêchait de savoir où; et elle désira de s'en voir plus près, afin de mieux reconnaître le personnage. A la vérité il était masqué, mais cela n'empêchait pas que ses manières et ses mouvemens ne lui parussent en quelque sorte familiers. Ne pouvant résister à sa curiosité, elle approche du masque, le reconnait, et posant la main sur son bras, s'écrie: Bérenza!

—Oui, c'est moi, c'est bien moi! répondit-il tout bas et d'un ton animé. Il lui serra la main et ajouta: ne me perdez pas de vue, mais éloignez-vous.

Victoria se retira à l'écart ... le masque réjoignit la compagnie dont il avait été séparé pour un moment, et fut bientôt perdu dans la foule.

Que pouvait signifier ce mistère, et combien Victoria en fut désolée? découvrir ainsi par hazard l'homme qu'elle avait à cœur de retrouver, pour s'en voir séparée aussitôt, lui dont dépendait son unique espoir! la brillante clarté de la place était toujours la même, et l'âme de la jeune Vénitienne se trouvait en unisson avec l'éclat qui paraissait à ses yeux. L'idée d'être à Venise et en liberté soutenait son ravissement. Elle continua de marcher sans dessein, et jusqu'à ce qu'elle se vit en un lieu plus retiré de la ville, où demeuraient quelques gens d'une classe inférieure. Elle ne resta pas là, et revenant à sa première place, elle s'apperçut que le brillant de la scène commençait à s'affaiblir: le monde diminuait et entrait dans les cafés pour s'y raffraichir. Les illuminations s'éteignaient et ne ressemblaient plus qu'au crépuscule recevant les derniers rayons du couchant.

L'entreprenante Victoria commença craindre de se voir réduite à passer une autre nuit sans gîte. Cette crainte n'était pas propre à soutenir son courage. Cependant elle préférait ce malheur au danger de s'exposer à se faire connaître de quelques personnes qui l'avaient vue autrefois. Elle alla donc se placer sous un portique, et la tête posée sur ses deux mains, elle se mit à réfléchir de la manière la plus sombre. La faim et la fatigue ajoutaient à l'abattement de ses esprits. Soudain une voix s'adressa à elle. «Suivez-moi, lui dit-on.»Victoria leva la tête, mais ne vit personne; elle se cacha de nouveau le visage et continua de penser.

«Levez-vous, lui dit la même voix.»Elle se leva brusquement. Le portique où elle était assise, se trouvait le seul dans la rue. Un grand corps parut: il était enveloppé d'un vaste manteau, et marchait à quelque distance, de manière à n'être pas remarqué. Il fit seulement signe à Victoria de la suivre. Enchantée de cet ordre mistérieux, quoique dangereux peut-être, elle obéit autant que ses jambes affaiblies purent la porter. L'inconnu voyant qu'elle le suivait, alla plus vîte, en répétant son signe. Enfin, quand il fut dans un endroit désert, il s'arrêta. Victoria s'avança: il la prit à travers le corps, et ouvrant son manteau, elle reconnut la veste brodée et les traits de Bérenza!