[CHAPITRE III.]
Le lendemain, Léonardo se leva de très-bonne heure, et alla de suite dans le jardin pour s'acquitter de la tâche qu'il s'était imposée. Pendant son séjour dans la maison de Zappi, il avait acquis beaucoup de connaissance en jardinage, s'étant occupé à ses heures de loisir de la culture de plusieurs sortes de plantes, et le signor Zappi avait pris plaisir à lui donner des leçons, parce que lui-même avait employé une grande partie de son tems à botaniser et à faire mainte expérience sur la manière de féconder la terre. Le jeune Léonardo était conduit par un autre motif pour apprendre avec fruit: il sentait qu'en cherchant à se rendre utile, il payerait en quelque sorte les obligations que le sort le condamnait à avoir à autrui; aussi s'acquittait-il de son mieux pour ce qu'il recevait. Son orgueil alors était satisfait, et son esprit en repos éprouvait un plaisir fait pour éloigner leu souvenir de ses peines. Sa situation, toute triste qu'elle était, lui semblait préférable à la splendeur dont il aurait continué de jouir s'il ne l'eut regardée comme entachée d'infamie.
Rien assurément ne tranquillise l'esprit comme un but certain. Léonardo était décidé à persévérer (tant que les circonstances le vendraient nécessaire) dans une suite de travail et d'activité. Tous les jours il s'y habituait davantage, en se félicitant d'être devenu utile à ses semblables. Ses connaissances étant supérieures à celles d'Hugo! la pauvre Nina vit des avantages multipliés en résulter. Tout s'améliorait sous sa main industrieuse, et son âme ardente et enthousiaste ne se ralentissait point dans la poursuite de son objet. Insensiblement il devint amoureux de sa vie paisible, innocente, et même de sa retraite absolue du monde; il n'avait nul besoin, ne recevait nulle faveur, et se félicitait de voir la petite propriété de Nina augmenter de valeur chaque jour. Tandis qu'il savourait la douce récompense due à ses travaux constans, son cœur jouissait pour la première fois du plaisir d'avoir rendu un être heureux!
Cependant l'avenir revenait par fois le plonger dans la mélancolie. Sa destinée incertaine occupait de tems à autre ses pensées. Dois-je toujours rester ainsi, se demandait-il! Hélas! non; il est vrai que mes jours sont tranquilles, mais il est quelque chose en moi qui me dit: héritier de Lorédani! est-ce là une vie glorieuse pour toi, et voudrais-tu oublier de qui tu tiens le jour?... Grand dieu! de qui je le tiens.... ô honte!... l'héritier de Lorédani, d'un être noble et méritant, est aussi le fils ... non, non il faut se taire. Je puis me faire honorer dans l'ombre, mais le mépris m'atteindrait si je m'offrais à la lumière du jour. Lorédani, le monde n'est plus fait pour toi; tu ne peux jamais reparaître sous ton nom parmi les hommes.
Ces réflexions le jettaient souvent dans le chagrin. Il n'avait alors d'autre ressource pour dissiper ces instans de sombre, qu'en redoublant d'activité dans ce qui pouvait l'en distraire.
Mais un événement vint déranger ce cours paisible de la vie du jeune homme. Nina, très-âgée, commença à se plaindre d'un affaiblissement excessif: un matin elle tomba davantage, et vers midi, elle pria Léonardo, qu'elle appelait mon fils, de l'aider à se mettre au lit, d'où elle pressentait ne plus pouvoir sortir. Elle éprouvait des symptômes d'une dissolution très-prochaine, auxquels elle ne pouvait se méprendre. «Hélas! dit-elle faiblement, je sens, mon cher fils, que je vais rejoindre mon pauvre Hugo, c'est pourquoi, reste auprès de moi, que je te regarde, et puisse te donner ma bénédiction ayant mon dernier soupir.»
Léonardo était profondement affecté. Il voyait mourir celle qui l'avait reçu dans son humble demeure, et qui avait voulu partager avec lui tout son petit avoir. Il est vrai que son humanité s'était bien trouvée de cet acte de bonté; mais aucune considération semblable n'avait influencé son hospitalité franche, en conséquence son droit sur la reconnaissance du jeune homme durait toujours; aussi celui-ci la lui prouva-t-il toute entière. Il chercha tous les secours qui pouvaient retarder l'instant fatal, ou du moins l'adoucir; mais ses efforts furent vains: après quelques heures d'un sommeil pénible, le bon jeune homme qui l'avait veillée en écoutant en silence sa respiration gênée, la vit ouvrir les yeux. Elle le pria de la soutenir sur son séant et dans ses bras. «Tout ce que j'ai est à toi, dit-elle, en le regardant avec ses yeux éteints; je remercie le ciel qui t'a amené ici pour ma consolation, et le prie ardemment de t'en récompenser en répandant sur toi toutes ses bénédictions». Ayant dit ces mots, elle expira dans ses bras avec la sérénité d'un enfant.
Léonardo fut sensible à cette perte.
Le jour même, il fit venir le peu de connaissances qu'elle avait dans le village autour de la montagne, pour rendre les derniers devoirs à sa défunte amie, et sitôt que les funérailles furent faites, sentant l'inutilité de rester plus long-tems dans l'endroit, il se prépara à en partir.
Deux jours après, ayant tout arrangé chez la défunte, il divisa les petites possessions entre ceux qui l'avaient aidé à l'enterrer décemment, et ne se réserva qu'une somme modique, tirée du profit de son industrie; puis quittant la simple chaumière où il avait passé quelques jours heureux, ou du moins paisibles, et emportant avec lut un bissac rempli de provisions, il recommença ses courses erranses. Il n'avait plus d'inquiétude pour passer les nuits, car ses dernières fatigues, et ses habitudes, bien faites pour entretenir la santé, avaient tellement augmenté sa force et sa vigueur, qu'il ne craignait plus de dormir en plein air. Il prit également la résolution de ne point entrer dans la demeure des hommes, tant qu'il aurait quelque peu de chose pour subsister.