Effectivement, la nuit étant venue, Léonardo se jetta tout simplement sur la terre, et se mit à réfléchir. Ses intentions vagues, son mode de vie incertain, fesaient le sujet de ses méditations.—Voici maintenant deux ans et trois mois, dit-il, que j'ai quitté la ville qui m'a donné le jour.... voici deux ans que j'ai renoncé aux caresses d'un tendre père ... d'un père qui m'aimait si passionnément. Depuis ce tems, j'ai été accusé du plus vil des crimes, l'ingratitude, et rejetté d'une maison où je jouissais de la protection la plus douce. J'ai été condamné ensuite à la pauvreté, à manger mon pain à la sueur de mon front; et me voici poussé dans le désert de la société, où, ni ami, ni main secourable ne se présentera peut-être plus pour me donner ma nourriture! ô ma mère, ma mère! tout cela vient de toi; c'est à toi que je dois un pareil concours de douleurs...!
Ensuite Léonardo se représentait la destinée plus que probable de cette mère coupable, et la manière dont son père avait enduré sa perte; la situation de sa sœur ... puis, mille souvenirs déchirans remplissaient son esprit. Le désir de revoir les lieux de son enfance l'occupait aussi, mais sans lui en laisser l'espoir. Et pourquoi pas, se demandait-il. Aujourd'hui que je dois être entièrement changé, à force d'avoir été exposé aux injures de l'air, et vêtu comme le paysan le plus grossier, qui pourrait reconnaître l'héritier du marquis de Lorédani? Oui, je le veux. Sans crainte d'être reconnu, je veux visiter le lieu de mon berceau; je me satisferai, en apprenant ce qu'est devenu ma famille infortunée, et après cela, je dirai un adieu éternel à Venise.
Il marcha avec rapidité, pendant quelques minutes, oubliant, dans son exaltation momentanée, qu'il était tout-à-fait nuit. Il ralentit pourtant son pas.—Demain, pensa-t-il ... en attendant, voici mon lit.
Il se jeta de nouveau sur la terre; et le sommeil qui vint s'emparer de ses sens, calma l'agitation de son âme.
Léonardo se décidait promptement et exécutait de même: laissant dès la pointe du jour les montagnes de la Toscane derrière lui, il poursuivit sa route avec la plus grande célérité, toujours dans la persuasion que personne ne le prendrait pour autre que ce qu'il paraissait. Qui pourrait décrire ses sensations, quand il se trouva près de la ville de Venise! Cependant il ne voulut pas y paraître pendant le jour; et lorsqu'il fut à Padoue, il se décida à aller plus lentement, afin de n'y arriver qu'à la nuit clause.
Réprimant son impatience, il s'arrêta quelques instans pour se rafraîchir, et reprit ensuite sa route. Mais nonobstant qu'il avait été, ainsi qu'il le croyait, plus doucement, il aperçut la pointe de la Terra-Firma, avant que le soleil eut touché l'hémisphère de l'ouest. Alors il marcha doucement, en côtoyant les bords du lac, et s'arrêta pour admirer les superbes domaines qui passaient sous sa vue. Enfin se sentant de nouveau fatigué, il reprit son coucher habituel de voyage (sur le gazon) et retomba dans son cours de pensées. Des pleurs coulèrent de ses yeux cette fois et mouillèrent ses joues. Ces pleurs, quel dur oreiller ils arrosaient!... ô source amère, vous vous ouvrîtes dans un cœur que rien n'avait encore souillé.... Par quelle fatalité inouie, vous êtes-vous changée en larmes du crime et de l'ignominie? Comment se peut-il, Léonardo, que, fier et délicat, tu te sois laissé entraîner à grossir la liste des crimes de ta mère?
La nature s'épuise souvent par l'excès de ses sensations. Léonardo tomba insensiblement du sentiment aigu du malheur, dans un engourdissement momentané, et il oublia pour quelques minutes son infortune.
Pendant qu'il reposait ainsi en paix, une dame passa près du lieu où il était. Cette dame venait de sortir de sa maison de campagne, pour respirer plus librement la fraîcheur du soir, et se promenait sur les bords du lac. Le jeune Léonardo attira son attention, et elle s'approcha pour le considérer; ses mains étaient croisées sur sa tête, et ses joues brillaient de tout l'éclat de la santé; quelques larmes s'y soutenaient encore; ses cheveux du plus beau brun, entouraient en anneaux ses tempes et son front, en se soulevant par des zéphirs passagers; ses lèvres vermeilles étaient entrouvertes et laissaient voir le poli de ses dents. Sa poitrine qu'il avait nue, dans l'intention de mieux sentir le frais, contrastait, par sa blancheur, avec la teinte fortement brunie de son visage.
Quoique sous l'habit d'un simple paysan, la dame le trouva de la plus grande beauté. Frappée de cette rencontre, elle ne pouvait plus quitter la place, quand un insecte venant à piquer subitement les joues du jeune homme, il tressaillit et s'éveilla. Extrêmement confus en appercevant la dame, dont il s'émerveilla à son tour, il voulut se lever de terre, mais elle s'avança avec grâce, en lui posant la main sur l'épaule, et lui disant d'une voix douce:
«—Vous paraissez étranger, mon ami, et quoique vêtu aussi simplement, je suis bien trompée si vous n'êtes d'un état supérieur à celui de simple villageois. C'est pourquoi je ne crains pas de commettre un indiscrétion, en vous demandant, comme la soirée est très-avancée, si vous avez un lieu de repos pour la nuit, n'en sachant pas près d'ici?»