Cette dame était encore la plus belle personne (si l'on en excepte la douce et innocente Amamia) qui se fut présentée à l'imagination ardente de Léonardo. Ses joues se chargèrent d'une forte rougeur, et ses yeux qu'il avait d'abord portés sur elle, tombèrent vers la terre; il répondit d'une voix tremblante et en balbutiant; l'objet qu'il avait devant lui, brouillait toutes ses idées.
—Je n'ai point ... non, je n'ai aucun endroit fixe pour cette nuit, madame, mais je sais où je dois aller bientôt; du moins mon intention.... Il s'arrêta, ne sachant plus que dire.
—Eh bien, jeune homme, dit Mathilde Strozzi (car c'était-elle), si vous n'êtes pas absolument décidé à aller plus loin ce soir, j'espère qu'il ne vous sera pas désagréable de venir chez moi, et que vous me ferez le plaisir d'y accepter un réfuge jusqu'à demain.
Léonardo levant les yeux, cherchait à répondre....—Allons, je vois que vous ne me refuserez pas, continua gaîment la belle Florentine, en lui prenant le bras et l'emmenant. Ma maison de campagne est très-proche d'ici: regardez, vous la voyez dit-elle, en lui montrant un élégant édifice bâti en pavillon.—Il est impossible de vous refuser, aimable dame, répondit le jeune homme, ravi de ses charmes, comme de son invitation pleine de grâce: non, je ne puis vous refuser.
La belle Florentine sourit, et marcha plus vite, dans la crainte que Léonardo ne se rétractât. Ils arrivèrent bientôt, et un soupir exhalé en entrant, fut le dernier tribut que le fils de Lorédani paya à la mémoire de son père?
On a déjà eu occasion de connaître le caractère de Mathilde Strozzi, et on sait à quels excès d'atrocité cette femme était capable de se porter. On saura maintenant, que surprise autant qu'enchantée de la beauté du jeune Léonardo, elle n'épargna ni soins, ni artifices pour le retenir chez elle. Toutes les séductions furent employées pour remettre de jour en jour son départ; mais bientôt elle n'en eut plus besoin; car son hôte charmé, chercha des prétextes à son tour pour le retarder, et il tremblait que la nécessité ne le forçât à partir. Il n'en était pas de la belle Mathilde comme de la femme Zappi. La première, également dépravée, savait mieux déguiser ses passions, et cacher sous les apparences de la décence, le délire de ses sens. Ce ne fut donc pas vainement qu'elle chercha à séduire l'imagination du jeune homme; outre qu'il avait dans ses propres dispositions, et dans son âme succeptible d'amour, de puissans avocats qui plaidaient sa cause, il la voyait cependant avec un mélange d'admiration et de passion, bien différent de ce sentiment doux et pur qu'il avait ressenti pour la gentille Amamia. Le trouble, le délire, la fureur étaient l'effet que produisaient sur lui les charmes de Mathilde: Amamia avait rempli son âme d'une douce tendresse. Son sentiment pour l'une ressemblait au calme suave d'un doux printems, et il éprouvait pour l'autre toute l'ardeur d'un brûlant été.
Mathilde qui s'était retirée à la campagne pour quelques jours seulement (et ce par suite d'une querelle qu'elle avait eue avec le comte de Bérenza), oublia alors la peine qui l'avait exilée de Venise. Elle remercia la fortune, en se voyant enfin à même d'exécuter le dessein qui lui roulait depuis long-tems dans la tête, et de ce qu'elle lui avait amené un si beau jeune homme.
C'est à cette époque que le comte retrouva son aimable Victoria; alors Mathilde ne l'occupa plus. Cependant celle-ci avait le projet de se venger de son indifférent; mais tout indifférent qu'il était, elle ne pouvait oublier de l'avoir aimé, même d'une passion aussi forte que celle qu'elle éprouvait pour Léonardo, et se promettait bien que s'il ne lui gardait pas cette fidélité qu'elle avait la vanité, de se croire due, pour l'avoir préféré à tous les autres hommes, l'instant de son changement serait celui de sa mort.
Cependant la fière Strozzi n'avait pas de plan fixé pour sa conduite. Tromper celui dont elle exigeait la fidélité entière, était une chose toute simple pour elle. Cacher ses excès et son inconduite, si elle le jugeait à propos, lui semblait le payer assez; et elle était loin de penser que Bérenza dût s'offenser de son changement; du reste, agir selon sa fantaisie formait à-peu-près sa règle.
Pensant ainsi, cette femme galante donna une pleine latitude à ses sentimens pour Léonardo, et ils se portèrent à un tel point, qu'elle se sentit la force de renoncer à toute autre conquête en sa faveur.