[CHAPITRE IV.]
Il s'était passé trois mois, depuis que la funeste destinée de Léonardo l'avait fait connaître à la syrène Mathilde. Il n'avait pas encore dix-neuf ans: Mathilde en avait environ douze de plus que lui; cependant ses attraits puissans, l'élégance de ses manières et sa beauté non encore ternie, obtinrent un ascendant invincible sur lui, et rien ne lui eut paru plus terrible que de s'en séparer. Tel est l'effet d'une première passion, toujours forte, toujours exaltée. Mathilde s'était emparée de toutes les issues de son cœur, en donnant une nouvelle existence à son âme. L'image d'Amamia n'y était plus, ou pour mieux dire, ce premier sentiment, trop tranquille pour un être né avec des dispositions ardentes, s'éteignit à la lueur d'un foyer volcanique: il ne vit plus rien que Mathilde qui devint pour lui l'univers.
Combien l'adroite Florentine se félicita de son triomphe! elle possédait le premier amour d'un enfant! elle jouit des transports et des feux nés sous sa brûlante influence, et en partagea les fruits avec délices.
Mais la vanité innée à son sexe, ne la laissa pas long-tems se contenter de son bonheur. Assurée de l'amour parfait de Léonardo, et le voyant sans cesse en adoration devant elle, un autre désir vint tourmenter sa coquetterie insatiable. Elle pensa à le conduire à Venise, et à le présenter aux femmes de sa connaissance, pour exciter leur envie et leur admiration; car elle ne craignait rien de leurs attraits, et nulle rivalité ne l'effrayait, s'estimant beaucoup plus méritante que toutes. Cependant, comment cacher ce jeune sigisbé au comte de Bérenza...? Elle pensa à lui faire un mystère de son retour, en sortant peu. Ce point déterminé, elle exprima à son amant le désir qu'elle avait de retourner à Venise.
A cette mention de Venise, Léonardo parut excessivement agité: il pâlit et rougit successivement; ce qu'il avait tant désiré auparavant, lui répugnait tout-à-fait alors; mais pouvait-il rien refuser à sa séduisante maîtresse? c'était impossible, pour elle il eût tout fait. Son secret terrible ... ce secret qu'il avait gardé avec tant de soin, jusqu'à ce jour, et que l'orgueil lui défendait de découvrir.... Eh bien! il ne fût plus à lui ... il le confia à Mathilde Strozzi.
Se jettant dans ses bras, l'imprudent s'avoua pour ce qu'il était, et témoigna en tremblant, la répugnance qu'il avait de retourner à Venise et de s'y laisser voir.
—Quoi! vous seriez le fils, du marquis de Lorédani?
—Je le suis, belle Strozzi, mais je vous demande une grâce, dit-il en tombant à genoux, et joignant les mains: gardez, ah! gardez ce secret que vos charmes m'ont arraché, respectez mon honneur et ma vie; que jamais, soit par hazard ou volontairement, il ne sorte de votre bouche. Ne dites pas que je suis l'héritier humilié et errant d'une maison illustre, et tombée dans le mépris: que je suis ... Lorédani!
—Non, jamais, répondit la Florentine.