Un soir que Victoria était assise auprès de son père, en gardant un sombre silence, un an environ après l'enlèvement de la marquise, il lui dit avec douceur:—Pourquoi, Victoria, fuyez-vous les amusemens qui conviennent à votre âge et à votre rang, pour partager ma solitude? pourquoi n'invitez-vous pas vos amies à venir vous voir, et n'allez-vous pas leur rendre visite à votre tour?

Victoria répondit avec hauteur:—Parce qu'elles ne voudraient pas venir chez moi, ni me recevoir chez elles.

—Et comment cela, demanda le marquis étonné.

—Parce que ma mère nous a déshonorés, reprit avec dureté l'insensible Victoria.

Jamais encore le nom de sa femme n'avait été prononcé par le marquis, depuis sa fuite ignominieuse.... Il évitait même de faire la moindre réflexion sur la bassesse de sa conduite. La cruelle Victoria venait de r'ouvrir des blessures mal fermées: elle venait de toucher une corde qui vibra jusqu'au fond de son cœur. L'époux infortuné, s'élançant de son siége, quitta comme un trait l'appartement.

Ces souvenirs, rétablis dans leur entier, condamnèrent son âme à de nouvelles tortures. Il avait pensé souvent en secret à sa coupable épouse, en gémissant de son erreur, mais dans le secret seulement: c'était là qu'il s'abandonnait à des regrets, à des larmes amères, pour la perte de celle qu'il avait tant adorée, et jamais être vivant n'était témoin de ces sensations dont il rougissait. Sa fierté le dérobait à la compassion d'autrui, et ce n'était que seul qu'il retrouvait toutes ses douleurs.

Incapable de supporter plus long-tems, dans la solitude, l'horreur des souvenirs que sa fille venait d'exciter, Lorédani sortit à l'approche de la nuit, afin d'alléger, par l'exercice, le poids de ses pensées. Après avoir marché pendant quelque tems dans une partie peu fréquentée de la ville, il aperçut un homme venir de son côté et qui était enveloppé de son manteau. Un pressentiment fit frémir le marquis ... la fureur et le désespoir s'emparèrent de lui, et courant subitement sur celui qu'il voyait, il se saisit de sa personne; puis arrachant son manteau, il reconnut Adolphe.

—Défends-toi monstre, vil scélérat, s'écria l'époux emporté, en tirant un stilet de son sein!

—Je n'ai pas d'épée, observa froidement le comte, mais je porte comme vous un stilet qui est bien à votre service.

Le marquis n'en entendit pas davantage: il frappa son ennemi de plusieurs coups, avec une furie sans égale; mais ces coups égarés parla soif de la vengeance, n'étaient nullement sûrs, et la passion les dirigeait mal; le comte calme et maître de lui, les parait avec une dextérité rare. Ayant senti la pointe du stilet de son adversaire, il se laissa aller à un mouvement de rage, et, faisant un pas en arrière, plongea le poignard dans le sein de l'infortuné Loredani.