Ainsi Adolphe fut le meurtrier de l'époux, après avoir été le séducteur de la femme, et son crime devint doublement affreux. Il quitta la place à l'instant où le marquis tomba, en cachant soigneusement son stilet et s'enveloppant de son manteau. Il eut la barbarie de laisser l'infortuné qu'il avait sacrifié si horriblement, sans lui donner le moindre secours. Le marquis resta donc baigné dans son sang jusqu'à ce que quelques gens qui passèrent, et le reconnurent, le portassent dans son palais. Un chirurgien fut appelé sur-le-champ: il pansa la blessure, et lorsque le marquis put parler, il demanda d'une voix faible qu'on lui dit la vérité sur son état, ce à quoi le docteur répondit qu'il le croyait en danger de mourir.—C'est assez, dit le marquis, qu'on fasse venir ma fille.

—Monsieur le marquis, vous ne devez pas parler, observa le chirurgien. Lorédani le regarda tristement.—Si j'ai si peu d'heures à vivre, observa-t-il, pourquoi n'en profiterai-je pas?... Je désire voir ma fille.

—Signor, ce sera précipiter votre mort.

Lorédani fit signe de la main.... Victoria fut appelée. Elle entra d'un pas lent et tremblant ... elle fixa les traits livides de son père avec horreur et repentir; avec horreur, en contemplant son état, et repentir, pour lui avoir causé une peine sensible peu d'heures auparavant. Il est vrai que Victoria se montra susceptible d'une émotion semblable, en ce moment où son cœur n'était pas totalement corrompu. Sa dureté naturelle avait disparu, et s'approchant du lit, elle parut profondément affectée. Le marquis étendit une main glacée qu'elle prit, et la pressant contre son cœur, elle tomba à genoux....

—O ma fille!... ma Victoria, je te suis enlevé au moment, à l'époque où tu ne saurais te passer de mes soins. Je vais mourir!... chère enfant, écoute bien ce que le ciel te déclare par ma bouche en cet instant douloureux.... Ma Victoria, corrige, je t'en supplie, les erreurs de ton cœur, et le penchant de ton caractère ... pense à ce que nous sommes tous ... combien notre vie est peu sûre ... sa possession peu stable ... mets-toi devant les yeux qu'au milieu des grandeurs et de la jeunesse, entourés de richesses et des jouissances qu'elles procurent, un événement terrible ... imprévu! un accident nous enlèce!... c'est pourquoi! ô ma fille, ne souffres pas que la triste indépendance dans laquelle tu te verras bientôt, te rende vaine, ni confiante en tes propres forces. Considères que passagers en ce monde, un avenir que nous ignorons nous est réservé. Que ton rang ne fasse pas de toi une femme orgueilleuse, insensible; persuades-toi bien que le hasard d'une grande naissance ne te dispense pas d'observer les règles les plus strictes de la vertu. Souviens-toi, au contraire, que tes inférieurs auront toujours l'œil sur tes actions, et qu'il est d'un devoir indispensable et d'une obligation morale de te tenir sur tes gardes, et de faire pardonner les faveurs dont la fortune t'aura comblée, par la plus grande douceur, et les exemples d'humanité et de bonne conduite qui sont en ton pouvoir, afin qu'aucune augmentation de mal ne vienne de toi, et ne te rende responsable de nouveaux vices dont tu porterais l'épidémie dans la société. Ne te laisses pas abuser par l'idée méprisable que tu dois moins te gêner qu'une autre; car en proportion du pouvoir que tu as de te garantir du mal, il faut régler ta conduite sur le bien qu'il te convient de faire. Qu'il est glorieux de vivre avec dignité et bienséance, de régner sur ses passions; de placer son bonheur au plus haut point de perfection dont notre nature soit capable, en se souvenant que nous devons vivre pour un état supérieur à celui dans lequel nous nous trouvons ici bas[1]

Les efforts que le marquis avait faits pour continuer ce discours, lui causèrent un excès de faiblesse qui pensa marquer son dernier soupir. Ses paroles émurent vivement Victoria. Il était minuit passé!... une lampe ne donnant qu'une lueur très-faible rendait les traits du mourant encore plus pâles. Un silence lugubre et solennel eut lieu pendant quelque tems: cette scène terrible fesait la plus grande impression sur Victoria, et ses seuls soupirs interrompaient un calme précurseur de la mort de son père.

Le bras réfroidi du marquis tombait de son lit. Victoria l'appuya sur sa poitrine: il la regardait d'un air tendre et douloureux.... ô ma fille! s'efforça-t-il de prononcer encore, tu vas donc demeurer sans appui!... Une suffocation l'arrêta: mille souvenirs cuisans parcoururent rapidement son imagination.... Soudain un bruit se fit entendre ... les portes de l'appartement furent ouvertes et ... oh! non, ce n'était point un songe! Laurina accourut se jeter aux pieds de son époux!

«Ciel que vois-je! s'écria faiblement Lorédani, en essayant de se mettre sur son séant. Serais-je déjà dans le séjour des ombres, ou l'on rencontre ses premiers amis?

»Pardon, pardon» mon Dieu! ô! Lorédani, pardonnez-moi! époux offensé, je vous demande grâce, en me prosternant contre terre.... Ah! je vous en supplie, n'emportez pas en mourant la haine qui m'est due ... ne me maudissez pas à votre dernier soupir!»

En s'exprimant ainsi, l'insensée Laurina cachait son visage couvert de honte, contre le lit de l'époux qu'elle avait si indignement trahi, et qui, à la fleur de ses ans, était victime de son inconduite.