Par ces essais, je connus l'effet plus au moins prompt de mes poisons. Un jour, un petit lévrier gambadait à mes pieds, je lui jetai une une très-petite boulette qu'il prit, et, cinq minutes après, il tomba mort, sans effort ni convulsion. J'ai vu l'homme que je haïssais, et qui oubliait m'avoir offensé, sourire en ma présence, tandis que par l'effet ménagé et invisible du poison que je lui avais fait prendre, et qui circulait rapidement dans ses veines, il gagnait tout doucement les portes de la mort! Pour la femme qui osa préférer un autre à moi, j'étendis d'abord ma vengeance sur son amant, et ensuite sur elle. Par le pouvoir des drogues que je leur donnai, leur amour s'est changé en haine, et ils ne sont revenus de leur délire que pour ressentir le dernier effet du poison. Jamais dans aucune circonstance mes essais n'ont manqué. Ce que je voulais arrivait, et en tems ainsi que de la même manière que je le décidais! Plusieurs autres secrets surprenans de la nature m'ont été révélés; mais s'étendre là-dessus, serait, comme vous l'observez, signora, s'écarter de son sujet; c'est pourquoi je vous demanderai, pour abréger, si vous avez un choix à faire entre le poison lent et le prompt?
Victoria fut pour un moment interdite à une question semblable, ce que le maure n'ayant pas l'air de remarquer, il tira de sa poche une petite boîte d'or qu'il ouvrit. Elle renfermait quantité de petits paquets divisés. 11 en ôta en disant:
« Ce papier contient le poison le plus infaillible que jamais la main de l'art ait composé. Il donne une mort lente mais sûre. On peut le faire prendre dans le vin, dans la nourriture.... On peut même l'introduire dans le fruit par une piqûre de la plus petite épingle. C'est celui que je vous recommande, signora, pour commencer. Prenez-le, et faites-en usage à la première occasion qui se présentera.»
Victoria s'empara du petit paquet.... Elle fut quelques minutes sans parler ... et dit ensuite: »Eh bien, ce sera pour Bérenza.
Le maure sourit, et fit un geste qui voulait dire: vous êtes la maîtresse. Puis reprenant un air plus grave, il observa que, quand des barrières s'opposaient à la poursuite d'un objet favori, il fallait les rompre, ou bien se résoudre à le perdre; que pour remédier à un mal, il était nécessaire d'en extirper jusqu'à la racine; qu'on ne gagnait rien à émonder un arbre qui gênait; qu'ainsi Victoria devait se déterminer à franchir des liens qui ne convenaient qu'aux âmes vulgaires, et se dégager de ce qu'on appelle communément bienséance chez les femmes, en déclarant franchement sa passion au signor Henriquez; qu'il ne faisait pas de doute que celui-ci ne s'empressât d'y répondre. Le maure demanda ensuite comment, étant la femme d'un autre, elle s'arrangerait pour jouir du bonheur avec l'être qu'elle idolâtrait. «Manqueriez-vous de résolution, belle signora, poursuivit-il, pour une chose très-facile à exécuter lorsqu'il s'agit de voir combler vos souhaits? Si je ne me trompe, le caractère de la signora est d'un naturel plus décidé!» Une sorte d'ironie accompagnait ces mots.
»Ce n'est pas que je manque de résolution, Zofloya, dit-elle un peu piquée, je désire... oh! oui, je souhaite ardemment d'être délivrée de Bérenza; mais le faire mourir de la sorte...! non, je n'hésite pas; cependant ... si ... elle s'arrête comme ayant honte de son manque de hardiesse.
»Vous n'hésitez pas, madame! ceci n'est pas bien certain. Au surplus, qui vous arrêterait? Votre époux a-t-il craint de sacrifier votre jeunesse et votre beauté à sa satisfaction? Pourquoi voudriez-vous être plus généreuse que lui? Vous le haïssez, dites-vous, et cependant vous recevez avec une sorte de plaisir les caresses qu'il vous prodigue. Vous lui nuiriez moins en le privant de la vie, et vous vous épargneriez une suite de faussetés; mais la conscience de Victoria serait-elle assujétie à la sotte inspection d'un confesseur? je ne puis le croire ... d'où naîtraient donc ses scrupules? La nature, madame, étend ses droits sur tout ce qui est destiné à ses jouissances; et ce sont nos intentions qu'elle nous ordonne de suivre. Eh! que deviendrait ce privilège tant vanté de l'homme sur le reste de la création, s'il cédait constament son bonheur aux chétives représentations des pédans d'école? Que deviendrait-il s'il écoutait leurs définitions verbeuses sur ce qui est bien ou mal? Plus des trois-quarts du genre humain a décidé la question: tout est bien, lorsqu'il s'agit de nous rendre heureux, et le mal ne consiste que dans ce qui s'y oppose. Il tint donc détruire l'un pour jouir de l'autre; autrement la vie n'est qu'un supplice. Convenez, signora, que quand on a en main le pouvoir de s'assurer du bonheur, il serait bien maladroit de laisser placer entre soi et ses espérances un moyen qui en détruirait la belle perspective? Quel argument peut-on opposer à la nécessité de se délivrer d'une contrainte.... Le comte Bérenza, par exemple, n'a-t-il pas vécu assez long-tems dans les plaisirs? Eh bien, il faut qu'il cède sa place à un autre; car il ne convient pas, qu'il envahisse ainsi le bonheur d'autrui. Mais devrait-il vivre encore mille ans, chaque jour ne lui serait qu'une répétition monotone du passé, et, à la longue, le plaisir s'émousse et perd tout son prix. Quand on réfléchit sur cette étude à laquelle le philosophe nous livre, pour savoir ce qui vaut mieux, que le souffle de l'homme parte plutôt ou plus tard de son corps, on est tenté de croire que c'est lui rendre service que de le lui enlever, sans attendre que la maladie, la vieillesse, ou toute autre circonstance, ne viennent le faire traîner en langueur pendant des siècles. Mais laissons ces choses, et ne nous occupons que de ce qu'un esprit entreprenant peut faire pour sortir de la route commune.»
Zofloya s'arrêta. Sa froide délibération et sa manière libre d'exprimer sa façon de penser, persuadèrent à Victoria qu'elles n'étaient que le résultat de la conviction qu'il avait acquise sur ces matières, et elle en conclut, après avoir un peu réfléchi, qu'il ne parlait qu'en esprit fort et élevé, plutôt que comme un homme cruel, et dévoué à la situation du moment. Alors elle ne put s'empêcher de lui dire: »Zofloya! vous possédez toute l'éloquence et la fermeté possible.»
»Charmante dame, je ne suis pas naturellement éloquent, mais le soin de votre bonheur est fait pour me rendre tel.»
Victoria lui sut gré de cette réponse.