»Mais vous ne commettez pas de crime contre l'état, signora; ni vous n'êtes hérétique?»
»C'est vrai; mais les accusations de ces crimes ne servent souvent que de prétextes pour punir d'autres offenses. La haine, le soupçon on la méchanceté sont synonimes dans la bouche du Lion; les familiers de la Sainte-Inquisition sont des doguins qui mettent sans cesse leur nez partout; et quoiqu'on soit appelé au tribunal terrible sous de fausses apparences, et accuse d'une chose à laquelle vous n'avez point eu de part, la torture vient bientôt vous forcer à découvrir ce dont vous êtes réellement coupable. Non, Zofloya, l'exécution ne peut me satisfaire, si une condamnation terrible est la suite d'un triomphe momentané.»
»Eh bien, Madame, quoique je pense que vos craintes aggravent le danger, il faut user d'un moyen qui puisse vous rendre tranquille. Persuadez au Comte de quitter Venise.»
»Mais où aller, toute l'Italie est également dangereuse.»
Zofloya fit un geste d'impatience, et Victoria s'en appercevant, dit; «j'ai entendu Bérenza parler de Torre-Atto; c'est un château qui lui appartient; il est situé au milieu des Appenins.»
»Cette retraite pourrait vous convenir; le soupçon n'irait pas vous chercher là.»
»Mais comme j'ai déjà refusé d'aller voir ce château, si Bérenza allait faire de même?»
»Alors, vous trouverez mille raisons à lui opposer: un nouveau désir de solitude, l'envie de voir enfin un lieu dont vous n'avez nulle idée, ou le besoin pour lui de changer d'air, afin de rétablir sa sante.»
»Je voudrais bien que cela pût réussir. O Zofloya! ayez pitié d'une malheureuse que la passion égare, et qui, d'elle-même, est incapable d'efforts pour acquérir le bonheur. Conduite par vos avis, je suis bien sure du succès.»
Le maure sourit. »Votre destinée, votre fortune, belle Victoria, dépendent de vous seule; je ne suis que l'humble artisan, l'esclave de vos volontés; vous me donnerez des moyens, en coopérant avec moi, dans l'accomplissement de vos souhaits; mais si vous me fuyez, si vous dédaignez mes conseils et méprisez mon amitié, je suis sans pouvoir, et je me retire honteusement dans mon incapacité. Adieu, signora, j'en ai dit assez, et pour le présent, vous n'avez nul besoin de moi.» Zofloya, se retournant brusquement, s'éloigna de Victoria, qui se rendit chez elle aussitôt.