A souper, comme le vin et la conversation avaient animé le comte Bérenza, sa femme saisit cet instant de gaîté pour parler de Torre-Atto, et de l'envie de voir ses magnifiques solitudes. Elle dit, en regardant tendrement son époux, que ce changement d'air, et l'élévation du lieu, ne pourraient que produire un grand bien sur sa santé.

Quel que fut le sentiment du comte, à cet égard, il lui suffisait que sa chère Victoria témoignât un désir, pour qu'il s'empressât d'y répondre: elle lui dit qu'elle abandonnerait volontiers les plaisirs de la ville, pour lui prouver son attachement, et le goût réel qu'elle avait pour la retraite. Charmé de voir autant de sagesse et de bonté dans sa femme, Bérenza se persuada que le soir de ses jours, passé avec une aussi aimable compagne, ressemblerait aux rayons brillans de l'ouest, qui s'éteignent tout doucement dans l'ombre de la nuit: cependant, craignant que cette fantaisie ne durât pas, il lui vanta la beauté et la situation de son château; puis voulant lui prouver combien il désirait qu'elle s'y plût, il invita Henriquez, sa belle amie, et la vieille parente à être du voyage.

Henriquez, qui aimait escessivement son frère, accepta sur le champ son invitation: il dit en riant, qu'il se chargeait de déterminer les dames présentes, (Lilla et la cousine) à les accompagner; puis les regardant, il parut demander leur acquiescement.

Victoria voyant que son malheureux époux donnait si volontiers dans son plan, se défendit d'en parler davantage; mais par une autre fausseté, elle fit des caresses à la vieille parente, pour l'empêcher de refuser, et lui dit que ce peut voyage lui ferait tous les biens du monde, et ne manquerait pas de la rajeunir.

La pauvre signora ne pensait pas ainsi; mais flattée que la maîtresse de la maison s'adressât à elle, en lui montrant une déférence peu ordinaire, il lui sembla impossible de résister: outre ce, comme l'amour-propre est de tous les âges, elle se dit qu'il ne fallait pas négliger un moyen qui lui rendrait peut-être encore quelqu'air de jeunesse.

Tous ces préliminaires ainsi arrangés, on convint, avant de se lever de table, que le lendemain on s'occuperait des préparatifs du départ, et que le matin du jour suivant, on quitterait Venise la superbe, pour le château solitaire des Appenins.


[CHAPITRE III.]

Ce fut au commencement d'une belle matinée de printems, que la société descendant la place Saint-Marc, s'embarqua sur la Brenta, pour les Appenins. Victoria, assise auprès de son époux, lui témoignait les attentions les plus tendres comme les plus trompeuses; la jolie et charmante Lilla, avec ses beaux cheveux qui ombrageaient son col d'albâtre, était à côté d'Henriquez, respirant le souffle de l'amour, et sentant sans le regarder, tout le feu de ses regards: la pudeur de la jeune personne n'empêchait pas que tout son être ne fut pénétré de ce que le sentiment a de plus voluptueux: la vieille signora, fière de se trouver en partie avec la jeunesse, quoiqu'elle fût de peu d'intérêt pour tous, excepté pour sa pupille, parut contente de voir la gaîté régner parmi eux. Zofloya, ressemblant à un demi dieu, avec la plume et le turban en tête, ses bracelets de perles, et la blancheur éclatante de ses vêtemens, était assis à la poupe du navire avec sa harpe, et ravissait la compagnie par l'harmonie exquise de ses accords; les vagues même, comme respectant sa musique, adoucissaient leur marche onduleuse, afin que l'oreille ne perdît aucuns de ses sons.

Jamais voyage fatal ne fut entrepris sous des auspices plus agréables, et jamais fiancé ne mena sa fiancée à l'autel avec une tendresse plus glorieuse, que le pauvre Bérenza ne conduisit dans sa solitude, parmi les montagnes, la perfide Victoria. Avec elle, il ne connaissait point de solitude; elle était pour lui l'univers: le cœur plein du contentement le plus doux, il bénissait la maladie qui lui avait rendu, ainsi qu'il le pensait, tout l'amour de sa femme.