Bref, le voyage terminé, et une fois arrive à Torre-Atto, Victoria vit avec plaisir que ce lieu était entouré de tous côtés par une solitude entière; ni ville, ni village n'avoisinaient le château de Bérenza, qui était situé dans une vallée profonde, au bord d'une forêt: d'un côté, des rochers d'une hauteur énorme, s'élevaient au-dessus de ses plus grandes piramides, et s'enveloppaient de leur majesté terrible; mais sublime; tandis qu'aucun bruit ne dérangeait le silence de ce lieu, que la chûte d'une cataracte impétueuse, qui tombait de sa superbe élévation dans un abîme, ou bien encore, le son solemnel de la cloche d'un couvent peu éloigné, quand le vent était de ce côté. Quelquefois aussi, le carillon musical d'un orgue se laissait entendre, et ressemblait plus à une musique aérienne, qu'à celle sortant de la demeure des vivans.
»Ici donc, se dit Victoria, le lendemain de son arrivée, et en mesurant de l'œil l'étendue incommensurable de la solitude qui l'entourait, ici, je puis exécuter sans danger les desseins qui doivent me conduire au comble de mes vœux! nul regard ne peut m'y atteindre, et j'y agirai en liberté! salut à vous, bienveillantes solitudes: salut à vos ombres impénétrables, puisqu'elles entretiennent mon espoir ... celui de mon amour ... et périsse tout ce qui pourrait s'y opposer encore!
Les yeux de Victoria se portèrent du côté des montagnes, tandis qu'elle prononçait ses malédictions; et ses pensées en pénétraient l'obscurité la plus ignorée, quand elle fut interrompue par Bérenza qui, lui saisissant le bras avec gaîté, lui demanda le sujet de sa rêverie.
Une faible rougeur couvrit le front de cette femme au cœur de bronze. Elle répondit: «je contemplais la beauté sévère de ces lieux, cher comte!»
« Eh! savez-vous, ma bien-aimée, que je me sens déjà mieux depuis que je suis ici. Cette belle retraite, et l'air pur qu'on y respire me font réellement du bien.»
Victoria sentait que ce n'était là qu'une idée, car la veille au soir, n'étant pas arrêtée par la fatigue qu'il avait éprouvée, elle lui avait donné une dose de poison à prendre, et même un peu plus forte qu'à l'ordinaire. Cependant elle eut quelqu'inquiétude sur ce mieux qu'il disait sentir, et elle se promit bien d'augmenter encore la dose dans la prochaine boisson. Pour l'instant, elle le suivit dans la salle où le déjeûner était servi, et où on les attendait.
Persévérant toujours dans sa barbarie réfléchie, Victoria, avant la fin des dix jours, avait administré au comte jusqu'à la plus petite particule de poison. C'est pourquoi, vers le soir, elle chercha le maure, avec qui elle n'avait encore pu avoir de conversation depuis son arrivée à Torre-Atto.
Elle alla droit à la forêt, et prit, pour y entrer, les chemins les moins fréquentés, pensant que Zofloya ne s'y promenait que dans les endroits les plus sombres, et espérant l'y trouver. Effectivement, elle n'alla pas loin avant qu'il se présentat à ses regards, en sortant d'un massif d'arbres. Elle l'appela très-haut, quand, la saluant légèrement, il s'arrêta, et attendit qu'elle vint à lui.
«Zofloya, dit-elle, en lui prenant le bras et marchant rapidement, ne pouvez-vous me délivrer tout-à-coup des tortures que j'endure? m'ayant conduite aussi loin, je ne puis supporter la lenteur des événemens; c'est pourquoi, si vous désirez réellement me servir, il faut vous y prendre d'une manière plus prompte.»
«Madame, votre impatience a déjà contrarié mes projets, et presque détruit votre ouvrage, répondit le maure. La maladie actuelle du comte est de nature à le conduire à sa dissolution en très-peu de tems. Il n'y a rien en ce moment qui puisse le sauver d'une mort, subite. Ainsi, dans ce cas, le soupçon peut se former aisément et avec justice. Pardonnez-moi ces observations, mais voilà ce qui cause un changement si grand dans votre époux. Huit jours suffiraient maintenant pour l'achever, mais ne le tuez pas auparavant. Je vous avertis, signora, que si vous vous écartez en la moindre chose de mes avis, vous affaiblissez le pouvoir qui me fait agir, et détruisez l'effet qu'une soumission parfaite aux règles qui vous sont prescrites, peut seule produire.» Alors, donnant un petit paquet à Victoria, il la salua d'un air respectueux, puis s'enfonçant dans la forêt, il disparut.