« Ah! reprit le jeune homme d'un ton animé, aurait-on jamais besoin de me faire penser à Lilla, depuis que mes yeux ont eu le bonheur de, se reposer sur sa céleste figure?»Victoria était furieuse. Elle fit un mouvement qui annonçait de l'humeur, mais en ne regardant point Henriquez, qui, sans l'obscurité, n'eut pas manqué de s'en apercevoir. L'expression de ses traits était si terrible en ce moment, qu'on eût pu s'en douter par inspiration. Se radoucissant par degrés, elle fit l'observation au jeune homme qu'il paraissait aimer beaucoup sa chère Lilla.
«Si je l'aime! ah! je fais plus, je l'idolâtre. Elle est la lumière de mes yeux, l'astre de mon âme, la source de mon existence. Sans elle, la vie ne me paraîtrait qu'un désert affreux; et si le destin me l'enlevait, l'instant de sa mort marquerait la mienne; mon âme s'écbapperait de son enveloppe pour rejoindre celle de ma Lilla, et mon corps reposerait près d'elle dans le tombeau.»
»O rage, prononça entre ses dents Victoria, et en serrant de colère le bras d'Henriquez.»
«Vous trouveriez-vous mal, signora? dit-il en s'arrêtant.»
«Non, non, mais je ... je ... souffre beaucoup du pied.»Dans ce moment, la cruelle pensait qu'il serait peut-être mieux de destiner à Lilla la poudre qu'elle tenait cachée dans son sein, que de la faire prendre à Bérenza.
Pendant que cette idée occupait son âme infernale, elle vit l'innocente créature, qui sautillait en s'avançant au-devant d'eux. Semblable à un être aérien vu à travers les ombres du soir, ses pieds touchaient à peine la terre. La colère de Victoria se changea promptement en un sentiment de mépris. Elle se rendait la justice de croire que son moindre pouvoir suffirait pour anéantir un enfant aussi faible, et prit le parti de la dédaigner. Sa fierté répugnait à s'occuper plus long-tems d'une créature tout-à-fait insignifiante à ses yeux.
Henriquez vola au-devant de sa petite amie. Victoria marcha lentement, et tous trois entrèrent au château, la tendre Lilla prenant la main de cette femme altière, et passant son bras autour d'elle. Ils se rendirent dans le salon où Bérenza les attendait, et le trouvèrent couché sur un sopha de couleur cramoisie, ce qui ajoutait une teinte plus livide à la pâleur de son visage. En voyant Victoria, il dit: «Mon dieu, ma bonne amie, où avez-vous donc été? j'attendais avec impatience ma charmante Hébé, pour qu'elle me versât un verre de limonade.»
«Cher comte, il m'a pris fantaisie d'aller faire un tour dans la forêt, et la rêverie m'a portée plus loin que je n'avais intention d'aller. Mais je vais vous verser votre limonade, mon ami.»Disant ainsi, elle sortit, et la rapporta bientôt, après y avoir mêlé la dose suffisante de poison. Cette force additionnelle ne manqua pas de produire son effet sur l'estomac débile du comte, qui venait de boire tout d'un trait, et avec une grande avidité. Il se sentit prêt à s'évanouir, et fit signe à Victoria de s'asseoir auprès de lui. Sa tête tomba sur le sein de la perfide, comme s'il eût été surpris par un profond sommeil. Bientôt cependant, des accès d'une toux violente accompagnée de mouvemens nerveux, le forcèrent à changer d'attitude. Sa respiration, qui s'exalait sur la figure de Victoria, ne touchait point ce cœur sans remords. Un frisson se fit sentir dans tous les membres du comte, et la plus grande pâleur y succéda. Ses lèvres tremblaient, ses yeux étaient agités de tiraillemens, et quelque chose de trouble s'apercevait sur sa prunelle. Le monstre femelle eut peur ... elle craignait d'avoir donné la dose trop forte. Bérenza était retombé dans l'assoupissement; elle prit sa main brûlante, et mue par ses craintes, elle la pressa dans tous les sens, ce qui rappela ses esprits. Il tressaillit, et ouvrit des yeux fixes d'où la vapeur se dissipa. Alors, apercevant la perfide, il allait se plaindre, mais la crainte de l'inquiéter l'arrêta. Il essaya même de sourire pour cacher les douleurs qu'il ressentait.
«Cher Bérenza, vous paraissez souffrir beaucoup, dit-elle en contrefesant la femme sensible.»
«Je ne suis que languissant, ma charmante amie; ce ne sera rien j'espère. Faites-moi donner un peu de vin; je crois que cela me fera, du bien.» Il chercha à se lever; en parlant de la sorte, mais sa faiblesse devenait plus sensible, particulièrement à Victoria. Elle fit servir le souper dans la pièce où était le comte, et ce soir-là elle permit, non par compassion, mais par une politique horrible, qu'il bût son vin sans mêlange de poison, en regrettant toutefois que la prudence nécessitât ce répit.