[CHAPITRE IV.]

La semaine suivante ne fut pas achevée, sans qu'un changement suffisamment visible dans l'infortuné Bérenza ne vînt satisfaire la cruelle ennemie altérée de son sang. Envain portait-il sur elle des yeux mourans et toujours tendres; envain, accablé par une soif affreuse, lui demandait-il à boire, car il n'en voulait recevoir que de sa main; son cœur féroce n'en était pas désarmé; ni la pitié, ni les remords ne le touchaient. Si elle affaiblissait la dose de poison, ce n'était que dans la crainte d'aller trop vîte et de s'exposer ainsi au soupçon: alors la malheureuse lui donnait une boisson, qui, loin d'appaiser la soif dévorante qui le consumait, ne fesait que jeter de l'huile sur le feu.

Jusques-là, Bérenza n'avait pas eu idée de son danger, et ce qu'il éprouvait lui semblait une suite du dérangement violent de son estomac. Du reste, il ne pouvait précisément assigner de cause à un mal qui lui reprenait souvent. Lorsque son poulx battait avec plus de vivacité que de coutume, il regardait cela comme une fièvre de nerfs tout simplement; et ses tiraillemens de poitrine, ses maux de tête, comme un grand feu qui avait besoin de calmans. Sa toux, il l'attribuait à une transpiration arrêtée, etc. Enfin, le malheureux comte s'abusait entièrement sur son état; et loin de vouloir essayer aucun remède qui pût le soulager, il ne suivait que le régime qui pouvait aider à lui nuire et à rendre plus actifs les effets du poison. Par exemple, croyant se redonner des forces, il buvait du vin plus souvent que de coutume; mais il en résultait un épuisement encore plus fort. Victoria fesait toutes ces observations et en concluait que le vin, en ranimant pour l'instant, tendait à dessécher et corroder la chaleur du cœur; en conséquence elle le pressait souvent d'en boire. C'est ainsi qu'elle accomplissait ses vues en hâtant le moment de sa mort.

La toux devenait plus sérieuse, l'exercice le fatiguait, et toute société, excepté celle de Victoria, lui était à charge. Elle avait, de la sorte, un pouvoir entier sur lui: cependant elle n'osait outrepasser les instructions de Zofloya. La personne du comte ne présentait, toutefois, aucune altération considérable, et qui pût le faire croire en danger réél. Il était très-pâle, mais ses joues se coloraient de tems à autre, d'un rouge passager. Son embonpoint avait peu diminué, et il mangeait même avec une avidité plus grande que de coutume.

D'après ce, comment s'inquiéter? au contraire, Bérenza adoptait l'espérance, l'espérance feinte que sa femme lui donnait, que le tems et sa constitution, naturellement robuste, triompheraient d'une maladie qu'il s'obtinait à regarder (ainsi qu'elle le lui persuadait) comme la suite d'un rhume négligé. Il n'était point tenté de se promener dans les déserts des Appenins avec les habitans de son château mélancolique, ni même de visiter l'enceinte de ses possessions. Victoria, afin de le tenir mieux sous sa garde, et d'éviter le risque d'attirer l'attention, lui disait que le repos était ce qui convenait davantage au rétablissement de sa santé.

Tout ce que cette créature atroce prononçait, soit qu'elle eut tort ou raison, se changeait en lois pour l'époux aveugle; il oubliait, dans la tendresse perfide qu'elle lui montrait, tout ce qui n'était pas elle, au moment même où sa main assassine lui présentait de nouveau le breuvage mortel. En ce moment, elle lui paraissait plus chère que jamais; et avant qu'il portât le vase à ses lèvres desséchées, il baisait cette main que le ciel aurait dû paralyser à l'instant.

Le poison était à sa fin et la semaine écoulée. Victoria voyant que le malheureux Bérenza, non-seulement vivait encore, mais que les deux derniers jours ne l'avaient pas rendu plus mal que les précédens, sentit sa patience à bout: elle maudit le reste d'existence qui tenait encore son époux sur la terre, et révoltée par la lenteur que la mort mettait à s'annoncer, elle alla trouver Zofloya, dans cette même partie de la forêt où ils avaient déjà eu un entretien. Cette fois, le maure semblait l'attendre et il se rendit vers elle aussitôt qu'il le vit.

—Vous êtes impatiente, signora, lui dit-il, de voir que la constitution du comte tienne contre tout, n'est-ce pas? mais soyez tranquille, vous êtes a la fin de votre ouvrage. Il va bientôt mourir.

—Cependant, il ne paraît pas plus mal qu'il y a dix jours, et cela est désolant.