Le maure la regarda avec encore plus de feu: ses yeux brillaient d'un éclat surnaturel. »Ce cœur n'est-il pas à moi, dit-il comme transporté.
»Il vous est attaché par la reconnaissance, bon Zofloya, lui répondit-elle, d'un air décontenancé.
»Je dis, à moi, Victoria: puis il ajouta en riant, ne craignez rien, car je ne suis pas jaloux de votre passion pour un autre.»
Victoria était interdite; elle leva les yeux sur le maure, mais pour les rabaisser aussitôt d'après la fierté des siens ... elle voulait parler, et ne pouvait concevoir ce conflit d'émotions qui paralisaient sa langue. La hardiesse de Zofloya l'étonnait, mais ayant besoin de lui, elle n'osait la réprimer: Victoria s'était mise en son pouvoir, et son âme abjecte et criminelle, tremblait devant ... un esclave!
Zofloya conservait un air malin: il pressa la main de Victoria sur sa poitrine, et cette pression répondit au cœur de celle ci, mais d'une manière pénible et difficile à supporter ... le maure laissa aller sa main, alors elle se sentit soulagée d'un poids énorme; on eut dit qu'un bras de fer cessait de la retenir: elle essaya encore de lever les yeux; les traits de Zofloya avaient repris toute leur sérénité: c'était le calme brillant d'un beau jour, qui, peu avant, avait été menacé d'un terrible orage. Ses paroles ambigues, cessèrent d'occuper Victoria; elle pouvait bien pardonner quelque chose à un homme qui possédait des manières si irrésistibles: elle sourit doucement, pour lui prouver qu'elle ne lui en voulait pas.
»Signora, dit-il, le jour n'est pas fini; la soirée se montre calme et belle: la suavité de l'air invite aux jouissances ceux qui sont en santé, et convient pour ranimer les faibles. Je pense qu'il serait possible d'inviter le comte Bérenza à se promener un peu; s'il sort avec vous, je paraîtrai sur votre chemin, et s'il se sentait plus mal, alors faites-moi signe, et je serai bientôt près de vous avec des raffraîchissemens ... que vous lui ferez prendre ... le résultat en sera bientôt manifesté.... Adieu!»
En achevant ces paroles, le maure tourna le dos et fut bientôt loin. Ses mouvemens avaient été si précipités, si subtils, qu'à peine pouvait-elle croire les avoir apperçus: elle se décida à s'en aller aussi, mais avec une telle lenteur, qu'on eut dit que quelqu'un la retenait à la même place: les paroles du maure raisonnaient encore à ses oreilles, mais elles lui étaient absolument inintelligibles. Sa conduite mystérieuse occupait ses pensées, et quoiqu'en sa présence, des sensations agréables agitassent son sein, il n'était pas plutôt parti, que le calme apparent dont elle avait joui, laissait renaître mille horreurs qui la rendaient presque folle. Une passion emportée à l'excès, une haine des plus fortes, et la soif ardente du sang, envers ceux qui s'opposaient à ses desseins, voilà ce qui remplissait le cœur de Victoria. Son imagination s'aigrit de plus en plus, sa tête se troubla entièrement, et livrée ainsi à des idées atroces, elle doubla le pas, sans tenir de marche directe: déjà elle était à la vue du château, quand une voix faible prononça son nom.
Elle leva la tête, et s'arrêta subitement, en voyant le simulacre touchant du ci-devant beau et séduisant comte de Bérenza; il était soutenu par Lilla et Henriquez. Victoria ne prit point garde à ce spectacle, car ses yeux s'arrêtèrent uniquement sur le jeune homme plein de fraîcheur et de santé. Les manières pleines d'agrémens, et l'air animé de celui-ci, lui présentaient un contraste trop frappant avec l'être mourant qui lui donnait le bras. Bérenza n'était plus qu'un squelette ambulant, et la forme des tombeaux dans sa plus triste peinture; sa gaîté était perdue, et une difficulté excessive à s'exprimer, lui ôtait toute apparence de belle humeur: sa démarche élevée et son maintien noble étaient détruits sous ses cruelles souffrances; enfin le malheureux Bérenza, ne conservait plus de traces de ce qu'il avait été, ni dans la suavité de ses manières; ni dans cet air gracieux qu'il possédait au suprême degré. Cet esprit philosophique, cette force d'âme qui l'avaient toujours distingué, n'était pas éteints; mais il ne s'en servait plus que pour résister aux maux qui l'avaient frappé ... maux qu'il croyait toujours n'être pas sans remède, et auxquels un malheureux préjugé l'empêchait d'appliquer les secours de l'art: tout son espoir pour en guérir, se reposait sur la tendresse trompeuse de sa femme; il croyait que les soins continuels qu'elle paraissait prendre de lui, le sauveraient et que la mort n'oserait l'arracher à une créature bien aimée, dont il recevait tout son bonheur: son amour lui semblait une égide, à travers de laquelle ses flèches ne pouvaient passer. Toutes les sensations de ce cœur malade battaient encore du même amour, et quand il la vit s'approcher, il quitta le bras de son frère, au risque de tomber, et s'avança vers elle, en posant vite la main sur sou épaule, et disant d'une voix éteinte:
»L'espoir de te rencontrer, ma Victoria, a pu seul m'amènerai loin; mais je n'en puis plus, fais-moi asseoir quelque part un instant.»
»Cher Comte, pourriez-vous faire quelques pas de plus dit-elle, en le menant du côté où la signora avait perdu la vie; ils n'en étaient pas loin, et Bérenza ne pouvant parler, fit signe qu'il pouvait aller.