»Mille remerciemens, mon petit ange.» Et le pauvre Comte la regarda avec amitié. En ce moment, le maure, s'avançant respectueusement vers Bérenza, lui présenta le gobelet qu'il tenait. A cette vue, un mouvement précipité se fit sentir au cœur de Victoria; elle vit l'accomplissement de ses dernières paroles et garda le silence.

«Donnez-moi ce verre, ma bonne amie; vous savez que de votre main je bois avec plus déplaisir.»

Victoria prit le verre en examinant Zofloya, dont le regard attestait que la mort était là.

Quoique d'une hardiesse décidée dans le crime, l'expression étrange, terrible du maure, la fit frissonner: cependant, tenant le verre d'une main ferme, elle le présenta à son époux.... Il l'éleva en le regardant avec des yeux creux, et remercia le ciel, comme s'il eut répandu ses bénédictions sur sa tête.... Puis, le portant à ses lèvres, il le but tout d'un trait...!

A peine cela fut-il fait, qu'un mouvement convulsif lui fit porter la main sur son cœur. Une douleur nouvelle s'y fit sentir ... cependant il ne prononça pas un mot, car les feux de l'Éthna le consumaient.... Ses lèvres et ses joues se couvrirent d'une pâleur mortelle.... Un soupir pénible partit de son sein. Ses yeux se fermèrent.... Ses bras sans nerfs tombèrent à ses côtés, et, privé de sens, il glissa à la renverse...! Qui alors était plus recueilli que le maure Zofloya? Il détacha la veste du Comte; il lui frotta les mains et les tempes, et tandis qu'Henriquez était frappé d'horreur, et que même la criminelle Victoria frémissait au prompt succès de ses désirs, il montrait seulement un calme triste; il disait que le Comte n'était que tombé en faiblesse; qu'en le portant au château, les remèdes lui feraient sûrement revenir. Henriquez, quoiqu'insensible par la violence de sa douleur, consentit à la proposition du maure: alors ce dernier soulevant dans ses bras nerveux celui qu'il savait bien perdu à jamais, se hâta d'arriver au château.

Le corps sans vie étant posé sur un lit, un domestique de confiance se proposa pour aller chercher un moine du couvent voisin, qu'il avait entendu dire très-habile dans la connaissance des maladies de toute espèce. Henriquez, adoptant son idée, envoya aussitôt chercher ce moine, et se rapprocha de son frère, pour aider Victoria, et son complice abominable, dans les prétendus efforts qu'ils faisaient pour le rappeler à la vie.

Il n'est pas besoin de dire que tout ce qu'on essaya fut inutile. Cependant Victoria eut des craintes très-vives sur le savoir réputé du moine, qui pourrait peut-être contrecarer les effets du poison, ou découvrir la trame horrible. Cette idée la jetta dans une frayeur, que, ni la présence de Zofloya, ni les regards qu'il lui lançait pour la rassurer, n'avaient le talent de détruire.

Après quelque tems d'une anxiété tourmentante, éprouvée par tous, quoiqu'avec des motifs différens, Antoine revint. Il amenait un moine, mais non celui dont il avait parlé. Le révérend père était absent pour faire des visites de charité dans le voisinage; celui qui venait à sa place avait été recommandé hautement par le supérieur, comme capable de suppléer au père Anselme, et son égal en savoir, piété et bienveillance envers les hommes.

Le moine s'approchant de Bérenza, le regarda pendant quelques minutes; il demanda qu'on lui découvrit le bras. Alors prenant sa lancette, il fit une piqûre à la veine. Victoria était courbée sur le Comte, d'un air excessivement affligé, et Henriquez soutenait le bras immobile. Le premier coup de lancette n'avait rien produit, mais au second le sang en sortit soudain, et jaillit sur la figure de Victoria.

La femme criminelle trembla d'épouvante. Le sang vengeur de son mari venait de marquer sou assassin, et en appliquer la preuve sur ses joues! Elle n'osa lever les yeux de peur qu'on y lut la confirmation du crime; mais prenant son mouchoir d'une main tremblante, elle en essuya les gouttes pourprées. Elle se pencha de nouveau sur le corps, et dans l'altonte de quelque chose de plus terrible. C'était tout cependant; le sang s'était lancé, il avait cessé aussitôt. La vie ne paraissait plus suspendue ... elle avait fui pour jamais!