Personne ne soupçonnant le crime de Victoria, son agitation fut attribuée à la douleur amère qu'un événement aussi cruel devait naturellement lui causer. Pendant que chacun était occupé autour de Bérenza, elle essaya de lever les yeux. Ceux de Zofloya furent les seuls qu'ils rencontrèrent. Elle y lut toute la férocité du crime, et ne pouvant le regarder long-tems, elle se tourna vîte d'un autre côté.
Quoique désespérant du plus léger succès, le moine venait d'ouvrir la veine de l'autre bras. Les terreurs de Victoria se renouvelèrent, mais rien ne suivit la lancette. Le coeur était glacé, et ce sein qui avait battu dans toute l'élévation de l'orgueil, était absolument insensible. Bérenza reposait d'un sommeil éternel!
Ce destin prononcé sur le meilleur des êtres, excita des regrets cruels dans l'âme de tous, excepté dans celle de Victoria. Cependant, quoiqu'une mort aussi prompte ne fut pas attendue, personne n'espérait plus rien de l'état déclinant du Comte. Il n'avait point été attaqué d'une mort subite; au contraire, son mal avait été progressif quoique rapide. Henriquez attribuait cette prompte dissolution à l'obstination fatale que son frère avait apportée à refuser tout espèce de remède, et à voir les médecins, dans l'idée bizarre de son esprit; par fois systématique, que la nature devait suffire pour triompher avec le teins de ses propres infirmités. Jamais Bérenza ne voulut s'entendre dire qu'il était en danger, quoiqu'on le lui fit comprendre de la manière la plus ménagée; et Henriquez ne cessait de presser Victoria d'user de son pouvoir pour le faire changer de système et le rendre plus raisonnable; mais c'est ce à quoi elle se refusait toujours, sous prétexte que son frère connaissait mieux son tempérament que qui que ce fut. Henriquez qui savait que le moindre mot de la part de sa belle sœur, aurait changé les résolutions les plus obstinées de Bérenza, lui en voulait fortement quand elle disait que les médecins étaient des ignorans, qu'ils faisaient des expériences dangereuses sur les malades, et quelle n'avait aucune foi à leurs décisions aveugles; qu'il était beaucoup moins hasardeux de se confier aux opérations de la nature. D'après ces réflexions, Henriquez se tourna tout à fait contre l'infâme épouse. Il ne l'avait jamais vue avec aucun sentiment agréable, maintenant elle lui semblait horrible à envisager. Il lui attribuait la mort de Bérenza, en ce qu'elle l'avait soutenu dans ses méprises cruelles. Malheureux frère! tu soupçonnes encore bien peu ce que tu dois à ce monstre, et la nature ne t'a appris qu'une faible partie de ses crimes!
[CHAPITRE VI.]
Quand tous les habitans du château se retirèrent chacun dans leurs chambres, ce fut plutôt pour se livrer à leurs regrets dans la solitude, que pour goûter le moindre repos. Victoria, insouciante sur le crime qu'elle venait de commettre envers le plus excellent des êtres, ne tarda pas à se livrer au sommeil; mais, à peine assoupie, elle fut réveillée en sursaut par un songe qu'elle venait de faire, et qui avait l'air de la vérité. Elle se leva à demi, et regarda tout autour de sa chambre en tremblant violemment. Elle venait de rêver qu'étant dans l'appartement du Comte, et tirant les rideaux de son lit, elle avait vu sa figure pleine de taches livides ... de nature à convaincre qu'il était mort empoisonné. Remplie d'épouvante, elle appelait Zofloya à grands cris, quand il parut à ses yeux ... sans daigner lui répondre, il souriait avec une malice infernale. Ce fut cette image horrible qui la réveilla, et l'impression en était si forte, qu'elle eut de la peine à se soumettre à l'idée de n'avoir fait qu'un rêve. Le visage tacheté de Bérenza était toujours présent à sa vue!...
Enfin voulant se détacher de ce qu'elle appelait une terreur superstitieuse, elle prit le parti d'aller dans la chambre du Comte, pour se rendre raison de son rêve, et chasser ces fantômes conjurés contre son imagination.
Elle quitta tout-à-fait son lit, et s'enveloppant d'une longue robe blanche, elle prit la lampe qui brûlait sur la table de marbre de sa chambre et sortit. Zofloya lui avait bien fait entendre qu'il la garantirait de tout soupçon; mais avait-il voulu dire de celui d'attentat contre la vie du Comte. Il ne s'était pas assez expliqué, il ne l'avait point assurée qu'après la mort, il ne surviendrait pas des accidens qui en découvriraient la cause. Cette réflexion lui fit doubler le pas, et elle entra dans la chambre funèbre, le cœur lui battant fortement et la pâleur sur les traits. La crainte de voir son songe vérifié la retenait: elle n'osait approcher du lit. Les rideaux de gaze en étaient tirés tout autour, Victoria hésita long-tems, et en cherchant à voir, à travers le tissu léger, le malheureux Bérenza, dont la forme paraissait comme enveloppée d'un brouillard épais, elle devint enfin plus hardie, et écarta les rideaux. Un voile cachait ses traits, elle l'arracha avec emportement, et.... O confirmation horrible de ses craintes! Le visage du Comte était non-seulement défiguré par la contraction des muscles, mais couvert de plaques hideuses, et même pires que son rêve ne les lui avait dépeintes.... Elle resta clouée sur la place pendant quelques minutes. Elle voulut en voir davantage, quoique cette connaissance fut faite pour augmenter sa consternation, et découvrit la poitrine.... Ce sein, jadis le siége de l'honneur et de la paix! elle y trouva de grandes marques vertes et bleues qui la firent tomber sur le lit presque sans sentiment! elle fut effrayée, non par l'idée que son crime allait la soumettre à la justice publique, mais en pensant que le supplice arrivant trop tôt, la priverait de ce que ses souhaits criminels s'étaient promis, et pour lesquels elle avait déjà tant fait.
Ces idées s'évanouirent. Victoria resta encore à la même place, regardant toujours celui qu'elle avait plongé dans le néant, et qui, si elle eût été susceptible du moindre sentiment, lui fesait mille reproches dans sa pause lugubre. Hélas! non! la barbare ne songeait plus qu'aux conséquences qui pouvaient résulter de cette mort. Le jour s'approchait, et son cœur battait avec plus de violence et d'allarmes. Quels soupçons allaient naître! que devenir.... Le tribunal terrible de l'inquisition ... ses tourmens ... son œil de linx qui perçait à travers toutes les obscurités ... que de choses vinrent tour-à-tour augmenter l'effroi de son âme! malgré tout, elle pensait, avec espoir, aux promesses que lui avait faites Zofloya, et c'était ce qui la ranimait. Elle voulait le voir ... mais comment s'y prendre, à une pareille heure ou le maure, présomptueux, pourrait se prévaloir d'une démarche si fort contre la décence?
Cependant on pensera bien que cette réflexion n'occupa pas une seconde de plus l'esprit de Victoria; et dans sa situation embarrassante, elle ne vit rien de mieux que de l'aller trouver. Elle savait que sa chambre était près de l'appartement d'Henriquez, et elle marcha doucement de ce côte: il fallait traverser un corridor fort long, que la seule lampe éclairait, ce qui la força à marcher lentement: soudain sa lumière donna sur la veste pailletée de Zofloya: c'était lui qui venait de son côté.