J’aime les petits abris: « A chico pajarillo chico nidillo, à petit oiseau, petit nid.» Je m’assis sur la pente en face de la hutte plantée sur le coteau opposé.
Au bout de quelques minutes, j’entendis des voix dans le vallon: trois hommes conduisaient cinq ou six vaches grasses; ils les mirent paître et éloignèrent à coups de gaule la vache maigre. Une femme sauvage sortit de la hutte, s’avança vers l’animal effrayé et l’appelait. La vache courut à elle en allongeant le cou avec un petit mugissement. Les planteurs menacèrent de loin l’Indienne, qui revint à sa cabane. La vache la suivit.
Je me levai, descendis la rampe de la côte, traversai le vallon et, montant la colline parallèle, j’arrivai à la hutte.
Je prononçai le salut qu’on m’avait appris: « Siegoh! Je suis venu!» l’Indienne, au lieu de me rendre mon salut par la répétition d’usage: « Vous êtes venu », ne répondit rien. Alors je caressai la vache: le visage jaune et attristé de l’Indien ne laissa paraître des signes d’attendrissement. J’étais ému de ces mystérieuses relations de l’infortune: il y a de la douceur à pleurer sur des maux qui n’ont été pleurés de personne.
Mon hôtesse me regarda encore quelque temps avec un reste de doute, puis elle s’avança et vint passer la main sur le front de sa compagne de misère et de solitude.
Encouragé par cette marque de confiance, je dis en anglais, car j’avais épuisé mon indien: «Elle est bien maigre!» L’Indienne repartit en mauvais anglais: «Elle mange fort peu, she eats very little. – On l’a chassée rudement», repris-je. Et la femme répondit: «Nous sommes accoutumées à cela toutes deux, both.» Je repris: «Cette prairie n’est donc pas à vous?» Elle répondit: «Cette prairie était à mon mari qui est mort. Je n’ai point d’enfants, et les chairs blanches mènent leurs vaches dans ma prairie.»
Je n’avais rien à offrir à cette créature de Dieu. Nous nous quittâmes, mon hôtesse me dit beaucoup de chose que je ne compris point; c’étaient sans doute des souhaits de prospérité; s’ils n’ont pas été entendus du ciel, ce n’est pas la faute de celle qui priait, mais l’infirmité de celui pour qui la prière était offerte. Toutes les âmes n’ont pas une égale aptitude au bonheur, comme toutes les terres ne portent pas également des moissons.
Je retournai à mon ajoupa, où m’attendait une collation de pommes de terre et de maïs. La soirée fut magnifique: le lac, uni comme une glace sans tain, n’avait pas une ride; la rivière baignait en murmurant notre presqu’île, que les calycanthes parfumaient de l’odeur de la pomme. Le weep-poor-will répétait son chant: nous l’entendions, tantôt plus près, tantôt plus loin, suivant que l’oiseau changeait le lieu de ses appels amoureux. Personne ne m’appelait. Pleure, pauvre William! weep, poor Will!
* * *
Le lendemain, j’allai rendre visite au sachem des Onondagas; j’arrivai à son village à dix heures du matin. Aussitôt je fus environné de jeunes sauvages qui me parlaient dans leur langue, mêlée de phrases anglaises et de quelques mots français; ils faisaient grand bruit, et avaient l’air joyeux, comme les premiers Turcs que je vis depuis à Coron, en débarquant sur le sol de la Grèce. Ces tribus indiennes, enclavées dans les défrichements des blancs, ont des chevaux et des troupeaux; leurs cabanes sont remplies d’ustensiles achetés, d’un côté, à Québec, à Montréal, à Niagara, à Détroit, et, de l’autre, aux marchés des États-Unis.