Quand on parcourut l’intérieur de l’Amérique septentrionale, on trouva dans l’état de nature, parmi les diverses nations sauvages, les différentes formes de gouvernement connues des peuples civilisés. L’Iroquois appartenait à une race qui semblait destinée à conquérir les races indiennes, si des étrangers n’étaient venus épuiser ses veines et arrêter son génie. Cet homme intrépide ne fut point étonné des armes à feu, lorsque pour la première fois on en usa contre lui; il tint ferme au sifflement des balles et au bruit du canon, comme s’il les eût entendus toute sa vie; il n’eut pas l’air d’y faire plus d’attention qu’à un orage. Aussitôt qu’il se put procurer un mousquet, il s’en servit mieux qu’un Européen. Il n’abandonna pas pour cela le casse-tête, le couteau de scalpe, l’arc et la flèche; mais il y ajouta la carabine, le pistolet, le poignard et la hache: il semblait n’avoir jamais assez d’armes pour sa valeur. Doublement paré des instruments meurtriers de l’Europe et de l’Amérique, la tête ornée de panaches, les oreilles découpées, le visage bariolé de diverses couleurs, les bras tatoués et pleins de sang, ce champion du Nouveau Monde devint aussi redoutable à voir qu’à combattre, sur le rivage qu’il défendit pied à pied contre les envahisseurs.
Le sachem des Onondagas était un vieil Iroquois dans toute la rigueur du mot; sa personne gardait la tradition des anciens temps du désert.
Les relations anglaises ne manquent jamais d’appeler le sachem indien the old gentleman. Or, le vieux gentilhomme est tout nu; il a une plume ou une arête de poisson passée dans ses narines, et couvre quelquefois sa tête, rase et ronde comme un fromage, d’un chapeau bordé à trois cornes, en signe d’honneur européen. Velly ne peint pas l’histoire avec la même vérité? Le cheftain franc Khilpérick se frottait les cheveux avec du beurre aigre, infundens acido comam butyro, se barbouillait les joues de vert, et portait une jaquette bigarrée ou un sayon de peau de bête; il est représenté par Velly comme un prince magnifique jusqu’à l’ostentation dans ses meubles et dans ses équipages, voluptueux jusqu’à la débauche, croyant à peine en Dieu, dont les ministres étaient le sujet de ses railleries.
Le sachem Onondagas me reçut bien et me fit asseoir sur une natte. Il parlait anglais et entendait le français; mon guide savait l’iroquois: la conversation fut facile. Entre autres choses, le vieillard me dit que, quoique sa nation eût toujours été en guerre avec la mienne, il l’avait toujours estimée. Il se plaignit des Américains; il les trouvait injustes et avides, et regrettait que dans le partage des terres indiennes sa tribu n’eût pas augmenté le lot des Anglais.
Les femmes nous servirent un repas. L’hospitalité est la dernière vertu restée aux sauvages au milieu de la civilisation européenne; on sait quelle était autrefois cette hospitalité; le foyer avait la puissance de l’autel.
Lorsqu’une tribu était chassée de ses bois, ou lorsqu’un homme venait demander l’hospitalité, l’étranger commençait ce qu’on appelait la danse du suppliant; l’enfant touchait le seuil de la porte et disait: «Voici l’étranger!» Et le chef répondait: «Enfant, introduis l’homme dans la hutte.» L’étranger, entrant sous la protection de l’enfant, s’allait asseoir sur la cendre du foyer. Les femmes disaient le chant de la consolation: «L’étranger a retrouvé une mère et une femme; le soleil se lèvera et se couchera pour lui comme auparavant.»
Ces usages semblent empruntés des Grecs: Thémistocle, chez Admète, embrasse les pénates et le jeune fils de son hôte (j’ai peut-être foulé à Mégare l’âtre de la pauvre femme sous lequel fut cachée l’urne cinéraire de Phocion[473] ); et Ulysse, chez Alcinoüs, implore Arété: «Noble Arété, fille de Rhexénor, après avoir souffert des maux cruels, je me jette à vos pieds…[474] » En achevant ces mots, le héros s’éloigne et va s’asseoir sur la cendre du foyer.
Je pris congé du vieux sachem. Il s’était trouvé à la prise de Québec. Dans les honteuses années du règne de Louis XV, l’épisode de la guerre du Canada vient nous consoler comme une page de notre ancienne histoire retrouvée à la Tour de Londres.
Montcalm, chargé sans secours de défendre le Canada contre des forces souvent rafraîchies et le quadruple des siennes, lutte avec succès pendant deux années; il bat lord Loudon et le général Abercromby. Enfin la fortune l’abandonne; blessé sous les murs de Québec, il tombe, et deux jours après il rend le dernier soupir: ses grenadiers l’enterrent dans le trou creusé par une bombe, fosse digne de l’honneur de nos armes! Son noble ennemi Wolfe meurt en face de lui; il paye de sa vie celle de Montcalm et la gloire d’expirer sur quelques drapeaux français.