Toutefois, il ne faut pas chercher aux États-Unis ce qui distingue l’homme des autres êtres de la création, ce qui est son extrait d’immortalité et l’ornement de ses jours: les lettres sont inconnues dans la nouvelle République, quoiqu’elles soient appelées par une foule d’établissements. L’Américain a remplacé les opérations intellectuelles par les opérations positives; ne lui imputez point à infériorité sa médiocrité dans les arts, car ce n’est pas de ce côté qu’il a porté son attention. Jeté par différentes causes sur un sol désert, l’agriculture et le commerce ont été l’objet de ses soins; avant de penser, il faut vivre; avant de planter des arbres, il faut les abattre afin de labourer.
Les colons primitifs, l’esprit rempli de controverses religieuses, portaient, il est vrai, la passion de la dispute jusqu’au sein des forêts; mais il fallait qu’ils marchassent d’abord à la conquête du désert la hache sur l’épaule, n’ayant pour pupitre, dans l’intervalle de leurs labeurs, que l’orme qu’ils équarrissaient. Les Américains n’ont point parcouru les degrés de l’âge des peuples; ils ont laissé en Europe leur enfance et leur jeunesse; les paroles naïves du berceau leur ont été inconnues; ils n’ont joui des douceurs du foyer qu’à travers le regret d’une patrie qu’ils n’avaient jamais vue, dont ils pleuraient l’éternelle absence et le charme qu’on leur avait raconté.
Il n’y a dans le nouveau continent ni littérature classique, ni littérature romantique, ni littérature indienne: classique, les Américains n’ont point de modèles; romantique, les Américains n’ont point de moyen âge; indienne, les Américains méprisent les sauvages et ont horreur des bois comme d’une prison qui leur était destinée.
Ainsi, ce n’est donc pas la littérature à part, la littérature proprement dite, que l’on trouve en Amérique, c’est la littérature appliquée, servant aux divers usages de la société; c’est la littérature d’ouvriers, de négociants, de marins, de laboureurs. Les Américains ne réussissent guère que dans la mécanique et dans les sciences, parce que les sciences ont un côté matériel: Franklin et Fulton se sont emparés de la foudre et de la vapeur au profit des hommes. Il appartenait à l’Amérique de doter le monde de la découverte par laquelle aucun continent ne pourra désormais échapper aux recherches du navigateur.
La poésie et l’imagination, partage d’un très petit nombre de désœuvrés, sont regardées aux États-Unis comme des puérilités du premier et du dernier âge de la vie: les Américains n’ont point eu d’enfance, ils n’ont point encore de vieillesse.
De ceci, il résulte que les hommes engagés dans les études sérieuses ont dû nécessairement appartenir aux affaires de leur pays afin d’en acquérir la connaissance, et qu’ils ont dû de même se trouver acteurs dans leur révolution. Mais une chose triste est à remarquer: la dégénération prompte du talent, depuis les premiers hommes des troubles américains jusqu’aux hommes de ces derniers temps; et cependant ces hommes se touchent. Les anciens présidents de la République ont un caractère religieux, simple, élevé, calme, dont on ne trouve aucune trace dans nos fracas sanglants de la République et de l’Empire. La solitude dont les Américains étaient environnés a réagi sur leur nature; ils ont accompli en silence leur liberté.
Le discours d’adieu du général Washington au peuple des États-Unis pourrait avoir été prononcé par les personnages les plus graves de l’antiquité:
«Les actes publics, dit le général, prouvent jusqu’à quel point les principes que je viens de rappeler m’ont guidé lorsque je me suis acquitté des devoirs de ma place. Ma conscience me dit du moins que je les ai suivis. Bien qu’en repassant les actes de mon administration je n’aie connaissance d’aucune faute d’intention, j’ai un sentiment trop profond de mes défauts pour ne pas penser que probablement j’ai commis beaucoup de fautes. Quelles qu’elles soient, je supplie avec ferveur le Tout-Puissant d’écarter ou de dissiper les maux qu’elles pourraient entraîner. J’emporterai aussi avec moi l’espoir que mon pays ne cessera jamais de les considérer avec indulgence, et qu’après quarante-cinq années de ma vie dévouées à son service avec zèle et droiture, les torts d’un mérite insuffisant tomberont dans l’oubli, comme je tomberai bientôt moi-même dans la demeure du repos.»
Jefferson, dans son habitation de Monticello, écrit, après la mort de l’un de ses deux enfants:
La perte que j’ai éprouvée est réellement grande. D’autres peuvent perdre ce qu’ils ont en abondance; mais moi, de mon strict nécessaire, j’ai à déplorer la moitié. Le déclin de mes jours ne tient plus que par le faible fil d’une vie humaine. Peut-être suis-je destiné à voir rompre ce dernier lien de l’affection d’un père!