La philosophie, rarement touchante, l’est ici au souverain degré. Et ce n’est pas là la douleur oiseuse d’un homme qui ne s’était mêlé de rien: Jefferson mourut le 4 juillet 1826, dans la quatre-vingt-quatrième année de son âge, et la cinquante-quatrième de l’indépendance de son pays. Ses restes reposent, recouverts d’une pierre, n’ayant pour épitaphe que ces mots: Thomas Jefferson, Auteur de la Déclaration d’indépendance.[492]
Périclès et Démosthène avaient prononcé l’oraison funèbre des jeunes Grecs tombés pour un peuple qui disparut bientôt après eux: Brackenridge[493], en 1817, célébrait la mort des jeunes Américains dont le sang a fait naître un peuple.
On a une galerie nationale des portraits des Américains distingués, en quatre volumes in-octavo, et, ce qu’il y a de plus singulier, une biographie contenant la vie de plus de cent principaux chefs indiens. Logan, chef de la Virginie, prononça devant lord Dunmore ces paroles: «Au printemps dernier, sans provocation aucune, le colonel Crasp égorgea tous les parents de Logan: il ne coule plus une seule goutte de mon sang dans les veines d’aucune créature vivante. C’est là ce qui m’a appelé à la vengeance. Je l’ai cherchée; j’ai tué beaucoup de monde. Est-il quelqu’un qui viendra maintenant pleurer la mort de Logan? Personne.»
Sans aimer la nature, les Américains se sont appliqués à l’étude de l’histoire naturelle. Towsend, parti de Philadelphie, a parcouru à pied les régions qui séparent l’Atlantique de l’océan Pacifique, en consignant dans son journal ses nombreuses observations. Thomas Say[494], voyageur dans les Florides et aux montagnes Rocheuses, a donné un ouvrage sur l’entomologie américaine. Wilson[495], tisserand, devenu auteur, a laissé des peintures assez finies.
Arrivés à la littérature proprement dite, quoiqu’elle soit peu de chose, il y a pourtant quelques écrivains à citer parmi les romanciers et les poètes. Le fils d’un quaker, Brown[496], est l’auteur de Wieland, lequel Wieland est la source et le modèle des romans de la nouvelle école. Contrairement à ses compatriotes, «j’aime mieux, assurait Brown, errer parmi les forêts que de battre le blé». Wieland, le héros du roman, est un puritain à qui le ciel a recommandé de tuer sa femme:
«Je t’ai amenée ici, lui dit-il, pour accomplir les ordres de Dieu: c’est par moi que tu dois périr, et je saisis ses deux bras. Elle poussa plusieurs cris perçants et voulut se dégager. – Wieland, ne suis-je pas ta femme? et tu veux me tuer; me tuer, moi, oh! non, oh! grâce! grâce! – Tant que sa voix eut un passage, elle cria ainsi grâce et secours.»
Wieland étrangle sa femme et éprouve d’ineffables délices auprès du cadavre expiré. L’horreur de nos inventions modernes est ici surpassée. Brown s’était formé à la lecture de Caleb Williams,[497] et il imitait dans Wieland une scène d’ Othello.
À cette heure, les romanciers américains, Cooper[498], Washington Irving[499], sont forcés de se réfugier en Europe pour y trouver des chroniques et un public. La langue des grands écrivains de l’Angleterre s’est créolisée, provincialisée, barbarisée, sans avoir rien gagné en énergie au milieu de la nature vierge; on a été obligé de dresser des catalogues des expressions américaines.
Quant aux poètes américains, leur langage a de l’agrément, mais ils s’élèvent peu au-dessus de l’ordre commun. Cependant, l’ Ode à la brise du soir, le Lever du soleil sur la montagne, le Torrent, et quelques autres poésies, méritent d’être parcourues. Halleck[500] a chanté Botzaris expirant, et Georges Hill a erré parmi les ruines de la Grèce: «Ô Athènes! dit-il, c’est donc toi, reine solitaire, reine détrônée!….. Parthénon, roi des temples, tu as vu les monuments tes contemporains laisser au temps dérober leurs prêtres et leurs dieux.»
Il me plaît, à moi, voyageur aux rivages de la Hellade et de l’Atlantide, d’entendre la voix indépendante d’une terre inconnue à l’antiquité gémir sur la liberté perdue du vieux monde.