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Mais l’Amérique conservera-t-elle la forme de son gouvernement? Les États ne se diviseront-ils pas? Un député de la Virginie n’a-t-il pas déjà soutenu la thèse de la liberté antique avec des esclaves, résultat du paganisme, contre un député de Massachusetts, défendant la cause de la liberté moderne sans esclaves, telle que le christianisme l’a faite?

Les États du nord et du midi ne sont-ils pas opposés d’esprit et d’intérêts? Les États de l’ouest, trop éloignés de l’Atlantique, ne voudront-ils pas avoir un régime à part? D’un côté, le lien fédéral est-il assez fort pour maintenir l’union et contraindre chaque État à s’y resserrer? D’un autre côté, si l’on augmente le pouvoir de la présidence, le despotisme n’arrivera-t-il pas avec les gardes et les privilèges du dictateur?

L’isolement des États-Unis leur a permis de naître et de grandir: il est douteux qu’ils eussent pu vivre et croître en Europe. La Suisse fédérale subsiste au milieu de nous: pourquoi? parce qu’elle est petite, pauvre, cantonnée au giron des montagnes, pépinière de soldats pour les rois, but de promenade pour les voyageurs.

Séparée de l’ancien monde, la population des États-Unis habite encore la solitude; ses déserts ont été sa liberté: mais déjà les conditions de son existence s’altèrent.

L’existence des démocraties du Mexique, de la Colombie, du Pérou, du Chili, de Buenos-Ayres, toutes troublées qu’elles sont, est un danger. Lorsque les États-Unis n’avaient auprès d’eux que les colonies d’un royaume transatlantique, aucune guerre sérieuse n’était probable, maintenant des rivalités ne sont-elles pas à craindre? que de part et d’autre on coure aux armes, que l’esprit militaire s’empare des enfants de Washington, un grand capitaine pourra surgir au trône: la gloire aime les couronnes.

J’ai dit que les États du nord, du midi et de l’ouest étaient divisés d’intérêts; chacun le sait: ces États rompant l’union, les réduira-t-on par les armes? Alors, quel ferment d’inimitiés répandu dans le corps social! Les États dissidents maintiendront-ils leur indépendance? Alors quelles discordes n’éclateront pas parmi ces États émancipés! Ces républiques d’outre-mer, désengrenées, ne formeraient plus que des unités débiles de nul poids dans la balance sociale, ou elles seraient successivement subjuguées par l’une d’entre elles. (Je laisse de côté le grave sujet des alliances et des interventions étrangères.) Le Kentucky, peuplé d’une race d’hommes plus rustique, plus hardie et plus militaire, semblerait destiné à devenir l’État conquérant. Dans cet état qui dévorerait les autres, le pouvoir d’un seul ne tarderait pas à s’élever sur la ruine du pouvoir de tous.

J’ai parlé du danger de la guerre, je dois rappeler les dangers d’une longue paix. Les États-Unis, depuis leur émancipation, ont joui, à quelques mois près, de la tranquillité la plus profonde: tandis que cent batailles ébranlaient l’Europe, ils cultivaient leurs champs en sûreté. De là un débordement de population et de richesses, avec tous les inconvénients de la surabondance des richesses et des populations.

Si des hostilités survenaient chez un peuple imbelliqueux, saurait-on résister? Les fortunes et les mœurs consentiraient-elles à des sacrifices? Comment renoncer aux usances câlines, au confort, au bien-être indolent de la vie? La Chine et l’Inde, endormies dans leur mousseline, ont constamment subi la domination étrangère. Ce qui convient à la complexion d’une société libre, c’est un état de paix modéré par la guerre, et un état de guerre attrempé[501] de paix. Les Américains ont déjà porté trop longtemps de suite la couronne d’olivier: l’arbre qui la fournit n’est pas naturel à leur rive.

L’esprit mercantile commence à les envahir; l’intérêt devient chez eux le vice national. Déjà, le jeu des banques des divers États s’entrave, et des banqueroutes menacent la fortune commune. Tant que la liberté produit de l’or, une république industrielle fait des prodiges; mais quand l’or est acquis ou épuisé, elle perd son amour de l’indépendance non fondé sur un sentiment moral, mais provenu de la soif du gain et de la passion de l’industrie.