De plus, il est difficile de créer une patrie parmi des États qui n’ont aucune communauté de religion et d’intérêts, qui, sortis de diverses sources en des temps divers, vivent sur un sol différent et sous un différent soleil. Quel rapport y a-t-il entre un Français de la Louisiane, un Espagnol des Florides, un Allemand de New-York, un Anglais de la Nouvelle-Angleterre, de la Virginie, de la Caroline, de la Géorgie, tous réputés Américains? Celui-là léger et duelliste; celui-là catholique, paresseux et superbe; celui-là luthérien, laboureur et sans esclaves; celui-là anglican et planteur avec des nègres; celui-là puritain et négociant; combien faudra-t-il de siècles pour rendre ces éléments homogènes?
Une aristocratie chrysogène[502] est prête à paraître avec l’amour des distinctions et la passion des titres. On se figure qu’il règne un niveau général aux États-Unis: c’est une complète erreur. Il y a des sociétés qui se dédaignent et ne se voient point entre elles; il y a des salons où la morgue des maîtres surpasse celle d’un prince allemand à seize quartiers. Ces nobles plébéiens aspirent à la caste, en dépit du progrès des lumières qui les a fait égaux et libres. Quelques-uns d’entre eux ne parlent que de leurs aïeux, fiers barons, apparemment bâtards et compagnons de Guillaume le Bâtard. Ils étalent les blasons de chevalerie de l’ancien monde, ornés des serpents, des lézards et des perruches du monde nouveau. Un cadet de Gascogne abordant avec la cape et le parapluie au rivage républicain, s’il a soin de se surnommer marquis, est considéré sur les bateaux à vapeur.
L’énorme inégalité des fortunes menace encore plus sérieusement de tuer l’esprit d’égalité. Tel Américain possède un ou deux millions de revenu; aussi les Yankees de la grande société ne peuvent-ils déjà plus vivre comme Franklin: le vrai gentleman, dégoûté de son pays neuf, vient en Europe chercher du vieux; on le rencontre dans les auberges, faisant comme les Anglais, avec l’extravagance ou le spleen, des tours en Italie. Ces rôdeurs de la Caroline ou de la Virginie achètent des ruines d’abbayes en France, et plantent, à Melun, des jardins anglais avec des arbres américains. Naples envoie à New-York ses chanteurs et ses parfumeurs, Paris ses modes et ses baladins, Londres ses grooms et ses boxeurs: joies exotiques qui ne rendent pas l’Union plus gaie. On s’y divertit en se jetant dans la cataracte du Niagara, aux applaudissements de cinquante mille planteurs, demi-sauvages que la mort a bien de la peine à faire rire.
Et ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est qu’en même temps que déborde l’inégalité des fortunes et qu’une aristocratie commencera, la grande impulsion égalitaire au dehors oblige les possesseurs industriels ou fonciers à cacher leur luxe, à dissimuler leurs richesses, de crainte d’être assommés par leurs voisins. On ne reconnaît point la puissance exécutive; on chasse à volonté les autorités locales que l’on a choisies, et on leur substitue des autorités nouvelles. Cela ne trouble point l’ordre; la démocratie pratique est observée, et l’on se rit des lois posées par la même démocratie en théorie. L’esprit de famille existe peu; aussitôt que l’enfant est en état de travailler, il faut, comme l’oiseau emplumé, qu’il vole de ses propres ailes. De ces générations émancipées dans un hâtif orphelinage et des émigrations qui arrivent de l’Europe, il se forme des compagnies nomades qui défrichent les terres, creusent des canaux et portent leur industrie partout sans s’attacher au sol; elles commencent des maisons dans le désert où le propriétaire passager restera à peine quelques jours.
Un égoïsme froid et dur règne dans les villes; piastres et dollars, billets de banque et argent, hausse et baisse des fonds, c’est tout l’entretien; on se croirait à la Bourse ou au comptoir d’une grande boutique. Les journaux, d’une dimension immense, sont remplis d’expositions d’affaires ou de caquets grossiers. Les Américains subiraient-ils, sans le savoir, la loi d’un climat où la nature végétale parait avoir profité aux dépens de la nature vivante, loi combattue par des esprits distingués, mais que la réfutation n’a pas tout à fait mise hors d’examen? On pourrait s’enquérir si l’Américain n’a pas été trop usé dans la liberté philosophique, comme le Russe dans le despotisme civilisé.
En somme, les États-Unis donnent l’idée d’une colonie et non d’une patrie-mère: ils n’ont point de passé, les mœurs s’y sont faites par les lois. Ces citoyens du Nouveau-Monde ont pris rang parmi les nations au moment que les idées politiques entraient dans une phase ascendante: cela explique pourquoi ils se transforment avec une rapidité extraordinaire. La société permanente semble devenir impraticable chez eux, d’un côté par l’extrême ennui des individus, de l’autre par l’impossibilité de rester en place, et par la nécessité de mouvement qui les domine: car on n’est jamais bien fixe là où les pénates sont errants. Placé sur la route des océans, à la tête des opinions progressives aussi neuves que son pays, l’Américain semble avoir reçu de Colomb plutôt la mission de découvrir d’autres univers que de les créer.
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Revenu du désert à Philadelphie, comme je l’ai déjà dit, et ayant écrit sur le chemin à la hâte ce que je viens de raconter, comme le vieillard de La Fontaine, je ne trouvai point les lettres de change que j’attendais; ce fut le commencement des embarras pécuniaires où j’ai été plongé le reste de ma vie. La fortune et moi nous nous sommes pris en grippe aussitôt que nous nous sommes vus. Selon Hérodote[503], certaines fourmis de l’Inde ramassaient des tas d’or; d’après Athénée, le soleil avait donné à Hercule un vaisseau d’or pour aborder à l’île d’Érythia, retraite des Hespérides: bien que fourmi, je n’ai pas l’honneur d’appartenir à la grande famille indienne, et, bien que navigateur, je n’ai jamais traversé l’eau que dans une barque de sapin. Ce fut un bâtiment de cette espèce qui me ramena d’Amérique en Europe. Le capitaine me donna mon passage à crédit. Le 10 de décembre 1791, je m’embarquai avec plusieurs de mes compatriotes, qui, pour divers motifs, retournaient comme moi en France. La désignation du navire était le Havre.
Un coup de vent d’ouest nous prit au débouquement de la Delaware, et nous chassa en dix-sept jours à l’autre bord de l’Atlantique. Souvent à mât et à corde, à peine pouvions-nous mettre à la cape. Le soleil ne se montra pas une seule fois. Le vaisseau, gouvernant à l’estime, fuyait devant la lame. Je traversai l’Océan au milieu des ombres; jamais il ne m’avait paru si triste. Moi-même, plus triste, je revenais trompé dès mon premier pas dans la vie: «On ne bâtit point de palais sur la mer», dit le poète persan Feryd-Eddin. J’éprouvais je ne sais quelle pesanteur de cœur, comme à l’approche d’une grande infortune. Promenant mes regards sur les flots, je leur demandais ma destinée, ou j’écrivais, plus gêné de leur mouvement qu’occupé de leur menace.
Loin de calmer, la tempête augmentait à mesure que nous approchions de l’Europe, mais d’un souffle égal; il résultait de l’uniformité de sa rage une sorte de bonace furieuse dans le ciel hâve et la mer plombée. Le capitaine, n’ayant pu prendre hauteur, était inquiet; il montait dans les haubans, regardait les divers points de l’horizon avec une lunette. Une vigie était placée sur le beaupré, une autre dans le petit hunier du grand mât. La lame devenait courte et la couleur de l’eau changeait, signes des approches de la terre: de quelle terre? Les matelots bretons ont ce proverbe: «Celui qui voit Belle-Isle, voit son île; celui qui voit Groie, voit sa joie; celui qui voit Ouessant, voit son sang.»